Nous vaincrons le travail, vive le chômage !

Posté par calebirri le 8 mai 2013

Qu’on le veuille ou non, notre monde est condamné au chômage. Nombreux sont ceux qui- à droite comme à gauche- s’en effraient, mais cela devrait pourtant tous nous réjouir : car cela signifie que le progrès technique n’est pas mort, ce qui permet à l’homme d’espérer atteindre encore ce qui devrait être l’un de ses objectifs prioritaires, à savoir de se séparer, à terme, de la nécessité du travail dans nos sociétés.

Seulement le monde ne fonctionne plus, ne raisonne plus en terme de société, ni d’humain, ni même de progrès ou de besoin : nous en sommes arrivés à considérer le chômage comme une calamité, car le critère de référence universel est la rentabilité ; jusqu’aux décroissants qui raisonnent en termes économiques puisqu’ils veulent faire « mieux » avec « moins » (voir décroissance théorie économique bien trop sage).

Le paradoxe de cette situation réside dans le fait que le progrès technique favorise le chômage de masse et que le capitalisme favorise lui-même ce progrès (enfin jusqu’à il y a peu) ; mais aujourd’hui c’est que l’austérité engagée pour sauver le capitalisme conduit elle-aussi au chômage de masse, cette fois pour cause de « non-rentabilité ». Car si le capitalisme a besoin du travail de l’homme pour ses profits, il a également besoin du progrès technique, car les machines seront toujours, à terme en tous cas, plus rentables que l’être humain (24/24, 7 jours sur 7). Mais ce progrès technique, qui au départ était censé libérer les hommes de la contrainte du travail, est aujourd’hui un facteur de rentabilité privé qui s’oppose à l’économie « publique », en ce sens que les gains de productivité apportés par la technologie entraînent pour l’État un surplus de budget (les aides sociales : en 2009, plus de 30% du PIB, soit plus de 600 milliards) pour éponger les licenciements dus aux moindres besoins de main d’œuvre pour effectuer une même tâche (la « fameuse » privatisation des profits, socialisation des pertes). Mais comme aujourd’hui les investissements de production baissent -et qu’ils ne sont même pas compensés par l’obsolescence programmée (comment dans ces conditions la faire disparaître puisqu’elle contribue à « sauvegarder » l’emploi ?), nous arrivons à une situation « logique » d’un point de vue civilisationnel (il y a nécessairement besoin de moins en moins de travail), mais aberrant d’un point de vue économique (que l’on fasse de l’investissement ou de l’austérité, le chômage est en constante augmentation).

Sauf que nous les citoyens, nous sommes toujours contraints de subir ce qui devrait être une libération (le chômage, que le système capitaliste a transformé en fléau) car en dehors des prestations sociales seul l’argent que nous procure le travail nous permet de vivre- nous obligeant ainsi à trouver coûte que coûte cette denrée de plus en plus rare qu’est l’emploi : le résultat évident (enfin d’un point de vue capitaliste) est que le prix du travail (les salaires) est destiné à baisser au fur et à mesure que nous serons plus nombreux à vouloir en obtenir un. Et parallèlement les Etats se voient eux dans l’obligation -tout du moins s’ils se veulent démocratiques et ainsi éviter les contestations massives (des gens qui ne travaillent pas et n’ont aucun moyen de subsistance deviennent dangereux pour l’ordre public -en plus d’avoir du temps pour réfléchir à leur condition), de pourvoir au minimum vital. Et cela leur coûte cher, de plus en plus cher. A tel point qu’ils cherchent par tous les moyens de se soustraire à cette trop lourde dépense.

C’est ainsi que les pays dits « développés » en arrivent à des absurdités à la fois économiques et politiques comme celles que nous constatons aujourd’hui : ne pouvant décemment pas se résoudre à un changement de paradigme pourtant nécessaire et plutôt que d’engager des politiques de relance (déjà que nous gardons dans l’emploi de nombreux postes rendus inutiles dans de nombreuses administrations ou services publics pour ne pas augmenter le nombre de chômeurs), nos gouvernants préfèrent se soumettre à une politique d’austérité destinée à faire baisser le « coût du travail » (les salaires) ; évitant ainsi d’avoir à faire évoluer la technique qui accentuerait le chômage de masse. Déjà qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde ! En définitive l’homme n’est un « outil » plus rentable que la machine que lorsqu’il travaille pour rien : l’esclavage est le seul idéal qui permet le plein emploi. A part peut-être la guerre ou une catastrophe naturelle de grande ampleur, une épidémie meurtrière ou que sais-je encore, la situation ne s’améliorera pas ; mais qui peut souhaiter ce genre « d’améliorations » ?

Donc on arrête d’investir, et ce même si de nombreux emplois ne sont pas pourvus (les métiers les plus pénibles ou considérés comme tels, ou tout simplement déconsidérés). Que peut-on faire pour tous ces gens ? On les indemnise un moment, et puis après ? Soit ils acceptent « n’importe quoi » (et on obtient ainsi de mauvais employés), soit ils vont au secours populaire, soit ils partent grossir les rangs des « émigrés », soit ils luttent contre le système qui ne les satisfait plus. Mais quoi qu’il en soit la situation n’est pas tenable à long terme, car même si tous acceptaient les travaux pénibles il en resterait un paquet sur le carreau.

Du coup on veut se séparer de cette charge, sans pour autant laisser les miséreux sans lien, sans dépendance avec l’Etat. C’est bien pour cela qu’on préfère leur faire creuser des trous qu’ils reboucheront plutôt que de les laisser sans activité ; et même si pour cela on doit recourir à la contrainte comme au travail gratuit ou même aux camps de travail (comme c’est parait-il prévu en Grèce- je n’ai pas trouvé autre chose, du moins en Français). Car ce à quoi nous ne pensons pas assez, c’est que lorsqu’un individu sort du cadre de l’assistance ou solidarité comme on voudra, il devient un anonyme sur lequel le pouvoir étatique n’a plus d’emprise. En quelque sorte il rentre dans la clandestinité et sort de la dépendance vis à vis de l’Etat ; et cela devient un danger potentiel pour le maintien de l’ordre public -en même temps qu’une preuve de l’incapacité de l’Etat à faire correspondre son modèle politique à la réalité sociale, comme on le voit ces derniers temps en Espagne ou en Grèce avec l’augmentation du travail au noir et la généralisation du « système D ».

On est même arrivés à un tel point de saturation -il faut se rendre compte de cet incroyable non-sens – que l’on préfère enterrer des innovations (même rentables d’un point de vue économique ou social caisses automatiques, informatisation) que d’avoir à supprimer encore des postes. Ne sachant plus que faire pour stopper les déficits on va jusqu’à couper les crédits de recherche et de développement, sans se rendre compte que nous sommes tous entrainés dans une spirale infernale qui nous conduira de toutes les manières au même résultat : il faudra bien un jour régler le problème du travail et de sa nécessaire obsolescence et admettre une bonne fois pour toutes que le temps du travail est révolu. Et que si nous voulons éviter les dérives autoritaires inhérentes au capitalisme nous devrons changer de paradigme.

Car si au lieu de nous inquiéter pour les retraites ou le chômage nous nous inquiétions pour notre bien-être ou notre santé, nous comprendrions très vite qu’il nous faut tout d’abord faire des enfants (et oui plutôt que de devoir travailler plus et plus longtemps pour mourir plus jeune sans avoir d’autre emploi que ce que le gouvernement nous autorise ou nous impose, nous n’avons qu’à faire des enfants !), car eux-seuls seront les garants de nos vieux jours, en plus de la promesse qu’ils représentent pour le futur.
Si nous cessions de viser la rentabilité nous comprendrions que le futur de l’homme est de se séparer de la contrainte du travail plutôt que de la désirer, avec des durées hebdomadaires allant sans cesse se réduisant, pour avoir plus de loisirs : « notre société sera une société de loisirs ou ne sera pas », disait un professeur d’économie que j’ai connu. Il avait raison : nous sommes condamnés à travailler de moins en moins. Pourquoi ne pas en faire un objectif avouable et positif , et se réjouir que même le cynisme et le calcul des capitalistes ne suffit pas à empêcher cette inéluctabilité ? Pour mettre en conformité les aspirations humaines avec la réalité sociale d’une société avancée et positive, nous devons changer les règles du jeu (voir); de toutes les manières les riches s’ennuient, tandis que les pauvres aimeraient bien s’ennuyer un peu plus, alors… Et même si nous devons tous « travailler » (on remplacera alors ce terme par un autre) pour notre propre bien -et celui des autres- nous devrions partager ce travail entre tous et dans des conditions équivalentes pour satisfaire chacun.

Et qu’on puisse un jour enfin crier tous ensemble « nous vaincrons le travail, vive le chômage » !

Caleb Irri
http://calebirri.unblog.fr

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L’épouvantail capitaliste de la surpopulation

Posté par calebirri le 24 octobre 2012

« De toutes les façons, il n’y aura pas assez pour tout le monde… » Voilà ce qu’on entend de plus en plus souvent pour exprimer le futur de notre humanité. Face aux dangers que représente la « surpopulation », la finitude de la Terre et de ses ressources est l’argument ultime pour justifier l’injustifiable. Car derrière ces mots se cache une réalité indicible : « si des gens meurent de faim, c’est normal (les plus prudents rectifieront par logique) »… puisque les ressources ne sont pas infinies, et l’espace disponible non plus!

La population augmentant à un rythme qui s’accélère, nous en sommes réduits à imaginer le pire pour continuer à justifier un système qui utilise des arguments fallacieux plutôt que de le remettre en cause… et surtout à accepter l’inacceptable ; car s’il n’y en a pas pour tout le monde qui fait, et comment fait-on la sélection ? Par la guerre ? Par la famine ? Par l’argent ? Par la surveillance et le contrôle ?

Je m’inscris en faux avec cette vision, et je la réfute catégoriquement. Ce ne sont ni les ressources qui manquent ni la nature qui crée la rareté mais le système capitaliste. Fondé sur le principe que le rare est cher, ce système, que l’on cherche pourtant à sauver à tout prix, est le seul et unique responsable de la surexploitation des ressources, de la pollution des airs, des mers et des sols, du réchauffement climatique et de tous les autres maux qui nous accablent. Il n’y a pas d’écologie possible avec le capitalisme, et c’est pure propagande que de vouloir nous faire croire à l’inéluctabilité de la famine et de la guerre pour nous faire accepter des sacrifices inutiles. Et tant pis pour Malthus, qui était un imposteur : j’en veux pour preuve les 1,5 milliards d’êtres humains qui ne mangent pas à leur faim, aujourd’hui en 2012, alors que les ressources disponibles sont encore bien suffisantes.

Car en réalité le problème ne vient pas de la finitude de la Terre mais bien de l’étroitesse de notre esprit. Et ce n’est qu’en dépassant nos propres limites intellectuelles et imaginatives que nous pourrons ouvrir de plus larges perspectives à notre civilisation : le soleil, le vent, et même l’eau (quoi qu’on en dise il y en a toujours autant- c’est le cycle immuable de la nature- c’est juste qu’elle coûte plus cher à traiter et à distribuer) sont des ressources énergétiques sinon inépuisables, au moins disponibles pour encore quelques milliards d’années. Et puis l’espace ne manque pas non plus : si nous regardons la Terre dans ses trois dimensions il y a la surface des Océans, sous la terre et dans les océans, dans le ciel et dans l’espace ; nous augmentons ainsi nos possibilités de développement de manière incalculable… Et puis si la Terre est finie, l’Univers lui ne l’est pas : le nombre des exoplanètes que nous découvrons augmente chaque jour, et la distance qui nous sépare d’elles se rétrécie en même temps.

Que de perspectives s’ouvrent alors à notre esprit si l’on regarde les choses autrement ! Comme nous pourrions nous passer des OGM à semences non-reproductives qui rendent la famine « rentable », comme nous pourrions éviter les pollutions dues à des énergies fossiles en développant ces autres énergies inépuisables mais non rentables qui nous sont offertes par la Nature, comme il serait moins difficile en définitive de construire une société non fondée sur les ressources mais sur les besoins, non fondée sur la rentabilité mais sur l’utilité… plutôt que de sans cesse vouloir sauver un système qui nous conduit à notre propre perte !

En se détachant de notre conditionnement, nous pouvons élargir nos perspectives jusqu’à rendre possible l’impensable, l’inimaginable : nourrir enfin correctement tous les habitants présents et futurs de notre planète, et ce pendant un bon moment encore.

En établissant un nouveau système non plus basé sur la rentabilité et l’intérêt individuel mais sur le partage et l’utile nous pourrions nous détacher de l’obsolescence programmée, de la surproduction et de la surconsommation. Nous pourrions développer enfin les technologies qui nous permettraient d’entrevoir l’augmentation démographique non plus comme une catastrophe mais comme une chance, celle d’offrir à nos enfants un avenir détaché des contraintes qui nous oppressent aujourd’hui, avec leurs corollaires habituels que sont famines, guerres, surveillance et contrôle sans cesse accrus des corps et des esprits.

En établissant un nouveau système non plus basé sur le travail comme objectif ultime de réalisation personnelle mais comme un simple moyen de satisfaire nos désirs nous pourrions alors sortir de la concurrence acharnée qui nous maintient depuis trop longtemps dans notre animalité, pour ne plus perdre sa vie à la gagner. Car nous ne sommes pas que des animaux, et nous seuls avons la capacité de n’être pas uniquement soumis ni à la raison ni à notre instinct. Nous sommes « incalculables« , et capables de tout. Nous avons conscience du temps et donc de nos descendants, car nous avons l’amour et la passion.

En établissant un nouveau système non plus basé sur les ressources mais sur les besoins à satisfaire, nous aurions suffisamment de travail pour réaliser tous les défis (techniques, technologiques, philosophiques) qui nous attendent si nous voulons être en capacité d’accueillir tous les « suivants » dans de bonnes conditions, et continuer cette formidable aventure qu’est l’humanité. Imaginez donc que l’homme disparaisse : la Terre sera toujours là, l’Univers aussi. Mais qui saura qu’ils existent, et que nous avons existé ?

En réalité tout ne dépend que de nous, et de la société que nous désirons construire ; et ce n’est qu’en détruisant la société capitaliste que nous pourrons échapper à l’apocalypse auquel ses partisans veulent nous conduire.

Caleb Irri
http://calebirri.unblog.fr

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De la crise à la singularité technologique, en passant par Asimov

Posté par calebirri le 12 décembre 2011

Dans le livre « Robots », de Isaac Asimov, la technologie a atteint un tel degré de développement que la gestion du « monde » se trouve alors effectuée par des « supercalculateurs » capables de coordonner les besoins et les ressources disponibles pour satisfaire les intérêts des hommes, dont les tâches se résument apparemment à surveiller le bon déroulement des opérations, ou à améliorer les performances de leurs machines. Des robots, mus par les Lois de la Robotique qui les destinent au service des hommes, remplissent tous les travaux pénibles qui fatiguent d’ordinaire les humains, et certains sont même capables de servir de « nourrice » aux enfants : le développement technologique semble avoir permis à l’homme de se libérer des contraintes du travail, ainsi que des difficultés pour assurer sa subsistance.

 

Cette oeuvre, qui compile 9 nouvelles et qui a été rédigée dans les années 1940, a de quoi faire réfléchir sur notre monde présent, car il semble que la vision du progrès technologique tel qu’on l’imaginait dans le milieu du vingtième siècle n’a pas abouti aux objectifs qu’on lui prêtait alors : aujourd’hui le progrès technique est en concurrence avec l’être humain, alors qu’il devait être son aide la plus précieuse. Et même si les robots qui peuplent le monde imaginé par Asimov sont peut-être réalisables d’un point de vue technique, ils sont impossibles à concevoir dans un monde capitaliste : que pourraient bien faire alors les hommes dans un tel environnement, à part se prélasser en attendant que le robot-cuisinier prépare le dîner, sans emploi et surtout sans salaire ? Alors que la simple mise en place de caisses automatiques dans les supermarchés jetterait des dizaines de milliers d’employés dans les affres du chômage et de la misère, comment imaginer l’arrivée sur le marché de robots aussi perfectionnés, aussi « utiles » que le sont ceux évoquées dans cet ouvrage ?

Quand bien même nos savants chercheurs trouveraient la possibilité technique de réaliser ces formidables outils, comment pourraient-ils s’intégrer dans le monde tel qu’il fonctionne aujourd’hui ? Imaginez le cauchemar pour l’économie, avec des robots capables de remplacer les hommes partout où ils ne s’épanouissent pas ? Imaginez la tête de nos dirigeants, de nos « génies » boursicoteurs ou économistes, face à la puissance de « prédiction » de supercalculateurs si perfectionnés ?

Mais nous pouvons être rassurés, ce cauchemar n’est pas pour tout de suite, et il est même loin le temps où tout le monde pourra se payer ce petit bijou : car le capitalisme veille, et ses agents  préfèrent régner sous son joug que de supporter librement le sort commun.

 

A l’heure où le monde traverse une crise idéologique historique et décisive, il est pourtant intéressant de se pencher sur ces « supercalculateurs » : munis d’une puissance de calcul inégalée, ils possèdent presque le pouvoir de prédire l’avenir, en ce sens que des milliers de milliards de paramètres entrés en équation peuvent permettre de savoir précisément si le climat se réchauffe, à cause de quoi et de combien, où et quand ; et aussi quelles répercussions auront sur lui le fait d’augmenter la TVA, de donner le droit de vote aux étrangers ou de supprimer la bourse.

 

Dans cet ouvrage,  les robots deviennent au fil du temps si perfectionnés qu’ils finissent par réaliser ce qu’on nomme la « singularité technologique » à savoir qu’ils deviennent tellement puissants qu’ils finissent par posséder eux seuls la capacité d’améliorer les performances des supercalculateurs, comme celle de décrypter leurs calculs.  Ces supercalculateurs devraient être l’objet de tous les rêves de nos gouvernants, car gouverner c’est prévoir, et les supercalculateurs permettent de tout prévoir… et donc de tout régler. Le développement de supercalculateurs permettrait de rendre impossible les famines, le gâchis, le dérèglement climatique ou les problèmes de logement… mais il ferait sans doute aussi s’effondrer le monde capitaliste qui fonctionne sur la rareté, l’opposition des intérêts particuliers et l’injustice. Et c’est bien contre cela que luttent les puissants de ce monde. Car dans notre monde, si complexe et si « interconnecté », la science n’est développée qu’à l’intérieur du « prisme » capitaliste, et le développement technologique est soumis aux mêmes lois que celles que subissent les autres développements : celles qui posent l’intérêt individuel et la rentabilité au dessus de toutes les autres considérations, de toutes les autres valeurs. Nos « supercalculateurs » actuels ne servent que les marchés boursiers, nos robots ne sont utilisés que dans l’objectif de réduire des coûts de production en réduisant la part salariale (quand délocaliser est devenu trop cher), et les technologies ne sont pas développées dans l’intérêt général mais dans le but d’en tirer des bénéfices financiers, individuels.

De plus, la rentabilité comme « Première Loi » implique la destruction de toute idée libératrice par la technologie, car le développement technologique à visée humaniste va à l’encontre du capitalisme… ainsi que des inégalité inhérentes à ce système et le pouvoir exercé par un petit nombre sur un autre très grand. Trouver un seul médicament pour tout et pour tous, rendre possible l’utilisation gratuite et infinie des énergies propres et inépuisables, libérer les hommes du travail est tout simplement in-envisageable : comment les puissants de ce monde conserveraient-ils alors leurs privilèges ?

 

Les puissants de ce monde n’ont absolument aucun intérêt à concourir au bien du plus grand nombre,  pas plus que celui de rendre possible l’intervention de supercalculateurs dans la vie sociale : ils préfèrent de loin les erreurs manipulables de leurs « idéologues-économistes » à un incorruptible ordinateur capable d’intégrer tous les paramètres, toutes les données, toutes les informations, de les mettre en ordre et d’en sortir une synthèse sérieuse. Et heureusement pour eux l’homme en est bien incapable, car personne ne pourra jamais « tout savoir ».

Le problème se situe donc dans « le cadre » qui englobe la pensée humaine, son idéologie : alors que la première loi qui encadre le développement technologique est celle du capitalisme (« le profit avant tout »), celle du développement technologique décrit par Azimov est l’intérêt général, à travers les trois lois de la robotique qui sont :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.
  2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
  3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Dans ce monde-ci, la technologie a pour mission première de protéger et de servir les hommes, tandis que dans le notre elle n’existe que pour satisfaire des besoins particuliers. Si les actions des puissants de ce monde étaient régies par les mêmes lois que celles de « Robots », le monde actuel ressemblerait sans doute un peu plus à celui d’Asimov qu’au notre.

Car la réflexion conduite par Asimov ne s’arrête pas là, et les parallèles qu’on en peut faire avec la situation actuelle non plus : à force de développements, il devient dans le livre impossible de distinguer un humain d’un robot, et le monde des humains commence alors à craindre ceux dont ils n’a plus ni le pouvoir ni la capacité de contrôler. Les hommes craignent la tyrannie des robots, remettent en question les calculs qu’ils ne sont plus en mesure de vérifier : on interdit alors aux robots de se présenter à des élections, pour ne pas qu’ils finissent par devenir les « maîtres » de ce monde.

Si bien qu’arrive un jour où un homme se voit porté au pouvoir par le peuple qui le croit homme, alors qu’il est robot. Le monde n’a jamais aussi bien été géré, et ses opposants qui le soupçonnent veulent le confondre, afin qu’il soit démis de ses fonctions. Mais les robots sont les plus malins, en jouant sur les trois règles dont ils disposent pour remplir le rôle qui leur incombe, et préfèrent mentir dans l’intérêt général que de laisser les hommes reproduire toujours les mêmes erreurs…

Voilà une belle leçon pour nos gouvernants, et un espoir pour les peuples  : alors que la conférence de Durban n’a rien donné de plus que les autres conférences sur le climat (faute de projections invérifiables par de « simples » humains), alors que les conséquences des OGM sont incalculables et peut-être catastrophiques pour l’humanité toute entière, alors que personne n’est en mesure de connaître les véritables dangers de l’énergie nucléaire, alors qu’on ne sait si l’austérité sauvera ou empirera la situation sociale des peuples concernés par ces mesures (enfin là on a une petite idée quand même…), la « science-fiction » nous offre d’autres perspectives que celles de perdre toute notre science et tout notre savoir dans de savants mais inutiles calculs de probabilités de risques, au nom de la rentabilité et sous couvert de morale, aussi invisible que la main sur laquelle elle s’appuie.

 

Au lieu de calculer combien de marge, quels risques, quels taux, quelle note, combien vaut l’homme ou combien vaut un litre d’air, on pourrait calculer ce qu’il nous faut, ce qu’on a, qui a besoin de quoi, sans craindre la faillite : il faut lire Fondation, la « grande » oeuvre d’Asimov, qui montre bien à quel point les possibilités de développement de l’humanité sont gigantesques, infinies presque. Quand on voit combien d’exoplanètes on découvre, quand on étudie des rats qui ne vieillissent pas, que nous sommes capables de reproduire n’importe quelle cellule et même des cellules qui n’existaient pas, il est impossible d’accepter qu’aujourd’hui nous ne soyons pas en mesure de nourrir et de loger tout le monde. Ce n’est pas un problème de capacité créatrice, ni réalisatrice, ce n’est pas un problème de ressources mais un problème de partage de celles-ci, de création délibérée de rareté, d’obsolescence, de monopoles, enfin de rentabilité qui empêche la technologie de servir véritablement les hommes. Sans la recherche de rentabilité comme première loi, alors tout est possible, sans devoir se contraindre ni à la décroissance ni au chaos.

 

Caleb Irri

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Le retour de la morale peut-il faire tomber le gouvernement ?

Posté par calebirri le 3 septembre 2011

Il paraît qu’on veut faire revenir la morale à l’école : il était temps ! Il est tout à fait formidable qu’on s’aperçoive enfin du nombre de générations perdues avec sa disparition : ces mêmes politiques qui en ont tellement manqué lorsqu’ils étaient petits, voilà une bonne chose qu’ils soient encore capables de le reconnaître.

 

Imaginez donc ! C’est en réalité une vraie révolution à laquelle nous assistons avec ce retour aux cours de morale : faisant amende honorable, nos bons gouvernants renoncent apparemment à offrir à nos enfants une éducation comparable à celle qui a été la leur, c’est-à-dire une éducation sans morale ; permettant ainsi de faire cesser les conséquences désastreuses liées aux incroyables manquements dont ils ont été eux-mêmes victimes jusqu’à maintenant. Voilà peut-être même de quoi expliquer la crise financière, les guerres qui ont essaimé les dernières décennies, les mensonges auxquels nous avons eu droit, la corruption généralisée qui a gangrené toutes nos élites…. C’est parce que les cours de morale avaient disparu dans la scolarité de nos chères têtes blondes devenues grandes, soumises uniquement à la dictature de la rentabilité et faisant fi des principes philosophiques les plus élémentaires que notre monde est devenu ce qu’il est aujourd’hui.

 

Car après tout la morale est une notion philosophique qui implique une distinction entre le « bien » et le « mal » permettant de différencier les actions moralement satisfaisantes de celles moralement condamnables : c’est la justice qui est en jeu derrière la morale, et on voit bien où cela nous a mené : recevoir des dictateurs pour récupérer ensuite leur pétrole par la force, promettre « travailler plus pour gagner plus » et relever ensuite l’âge de départ à la retraite, laisser les Africains mourir de faim pendant qu’on sauvait les banques, c’est cela la politique sans la morale. Avec des cours de morale à l’école, ces comportements n’auraient pas pu être admis : « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », « ne vole pas ton prochain », « ne mens pas », tout cela c’est de la morale, et on ne peut que se satisfaire de voir les choses s’améliorer.

 

Mais ne blâmons pas trop vite nos dirigeants, ce n’est pas leur faute après tout : c’est bien l’idée de tous ces « gauchistes » de soixante-huitards attardés d’avoir voulu supprimer tout cela, et regardez maintenant où nous en sommes ! On imagine quelle peine doivent ressentir aujourd’hui les Luc Chatel et autres misérables victimes de l’éducation nationale de gauche… Mais aussi quelle force de caractère pour oser s’élever contre ces mauvaises habitudes ! … l’idéologie et le conditionnement vont pouvoir cesser enfin, et c’est toute la planète qui bénéficiera sans doute de ces formidables avancées : quand nos petits écoliers deviendront grands, ils auront cette fois été nourris à la morale dès le plus jeune âge, ce qui permet d’envisager le futur avec sérénité.

 

Cela dit, ces cours de morale à l’école sont peut-être dangereux pour les dirigeants actuels eux-mêmes, et je les mets alors en garde : car s’ils veulent continuer à régner sans partage sur le monde de demain, il se pourrait bien que cette foutue morale leur revienne par derrière la tête comme un boomerang. Car les moralistes étaient des philosophes qui pour la plupart prêchaient l’amour et le partage, l’égalité et la liberté.

Et si le capitalisme se fout pas mal de la morale, la morale ne se moquera pas du capitalisme : elle le combattra certainement.

 

Caleb Irri

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Huxley, Orwell et la fin du capitalisme

Posté par calebirri le 30 août 2011

Dans les premières pages de son livre « retour au meilleur des mondes », Aldous Huxley dresse en 1958 un bilan des anticipations qu’il avait dégagées en 1930, comparées d’une part à la situation telle qu’elle lui semblait évoluer à l’époque, et d’une autre aux anticipations d’une oeuvre non moins importante : « 1984″, de George Orwell. Prenant acte du fait que le monde avançait « beaucoup plus vite » que prévu, il constatait que le monde avait plus de chances de ressembler à son meilleur de mondes qu’à celui de 1984  car, disait-il, « il est devenu évident que le contrôle par répression des attitudes non-conformes est moins efficace, au bout du compte, que le contrôle par renforcement des attitudes satisfaisantes au moyen de récompenses et que, dans l’ensemble, la terreur en tant que procédé de gouvernement rend moins bien que la manipulation non violente du milieu, des pensées et des sentiments de l’individu ».

Autrement dit, un gouvernement obtiendrait plus de la part de son peuple avec une carotte qu’avec un bâton. La carotte représentant la démocratie, avec une société validant le contrôle permanent des esprits dans « l’intérêt général », et le bâton la dictature, dans le même objectif mais au moyen de la répression.

Ces deux moyens d’arriver au même but posent la question de ce but : la satisfaction de l’intérêt général est elle possible dans le cadre du capitalisme, ou faut-il sortir du capitalisme pour y accéder ? Avant de déterminer lequel des procédés de gouvernement évoqués par ces deux visionnaires est le plus susceptible de fonctionner, il faut connaître le contexte dans lequel se déroulent ces deux anticipations. Et force est de constater qu’à l’intérieur du cadre capitaliste, aucune des deux hypothèses ne fonctionne complètement. L’erreur qui a été faite dans l’interprétation des ouvrages de monsieur Huxley et de monsieur Orwell a été de croire leurs anticipations absolutistes compatibles avec le capitalisme, sans voir qu’elles décrivent en réalité des mondes dans lesquels le capitalisme a déjà disparu : à la monnaie s’est déjà substitué un autre mode de fonctionnement supérieur, le contrôle total des corps et des esprits. Par contrainte ou par conditionnement. Officiellement dans l’intérêt général, mais en l’absence totale de liberté.

Car le capitalisme est en réalité incompatible avec l’absolutisme évoqué par ces deux auteurs : l’illusion de l’intérêt général doit être trouvé par la somme des intérêts privés, cette fameuse « main invisible », à travers des lois de marché qui instaurent en théorie une concurrence libre et non faussée. Mais cela signifie que lorsque les uns bénéficient des fruits de la croissance, les autres subissent les affres de la misère: il ne peut alors exister d’intérêt général. La démocratie se développe alors pour les uns (avec comme procédé de gouvernement « plutôt » la carotte), tandis que pour les autres c’est la dictature, avec comme corollaire « plutôt » le bâton).

 

C’est ce « plutôt » qui entraîne l’impossibilité de ces deux absolutismes (la dictature totale ou la démocratie totale), qui n’auraient sans doute jamais pu se réaliser si le capitalisme avait toujours continué à fonctionner sans entraves : le capitalisme possède en lui même une sorte de « justice » en vases communicants, où les pauvres d’aujourd’hui doivent logiquement devenir les riches de demain, et inversement. Mais les choses se sont déroulées bien différemment. Après la prise effective du pouvoir par les Etats-Unis et quelques autres vainqueurs au sortir de la guerre, certains Etats ont profité d’une puissance fondée sur la force brute pour transformer à leur goût les règles du jeu capitaliste , notamment à travers Bretton Woods, à l’issue duquel le dollar est devenu la monnaie de référence. En voulant conserver par la ruse un pouvoir qu’ils ont obtenu par la force (les exemples historiques sont nombreux), ils ont ainsi transgressé les règles du capitalisme, « leurs » propres règles : en refusant de constater l’inévitable retournement futur du capitalisme, ils se sont perdus dans la spirale infernale de la triche et du mensonge.

 

Pour transgresser les règles du capitalisme, les Etats riches ont mis en place de nombreux outils tels que les paradis fiscaux, les chambres de compensation, des subventions agricoles, des bulles spéculatives…. qui ont permis un temps non seulement de cacher le montant réel de leur dette, mais aussi de financer l’existence de la démocratie, à travers « l’Etat social » (sans doute en contrepartie d’ailleurs de la misère et de régimes dictatoriaux dans d’autres Etats). Mais même ces outils ne suffisent plus aujourd’hui : les émergents ont fini par émerger, et eux-aussi ont soif de démocratie, et eux-aussi veulent profiter de la carotte plutôt que de subir le bâton. Les agences de notation, qui sont elles de « purs » capitalistes, ne s’y trompent pas, et ne peuvent plus faire comme si de rien n’était : il est devenu trop risqué de prêter à des Etats trop endettés, les garanties en retour n’étant plus suffisantes. On court au déclassement, et donc à la restructuration : le fameux retournement. Les puissances actuelles doivent redevenir « rentables » pour conserver la confiance des marchés, seuls capables de maintenir à la fois le niveau de vie auxquels ses citoyens se sont habitués, et surtout pour continuer à exercer la domination qu’ils font peser sur le monde.

Mais pour redevenir « rentables », elles se doivent de rogner soit sur les acquis économiques et sociaux liés à leur position dominante (qu’ils fassent payer les riches ou les pauvres ; mais bien sûr ce sera les pauvres), soit se décider à se séparer du capitalisme en le remplaçant par un autre régime ; et c’est là que nous retrouvons nos deux auteurs.  là où le capitalisme permettait de ne pas avoir à choisir entre le meilleur des mondes ou 1984, le régime qui lui succédera permettra alors de décider laquelle de ces deux visions s’imposera.

 

Selon la réaction des « émergents/émergés » face au nouveau Bretton Woods qui nous sera bientôt proposé comme seule alternative à la mort du capitalisme, le monde aura alors la responsabilité d’un choix difficile : en se soumettant à cette idée de bancor, il se peut qu’on sauve l’apparence du capitalisme, en même temps qu’on modifie considérablement les règles déjà injustes de ce monde. Cette soumission signifierait pour les pays riches la perpétuation de leur domination, avec une sorte de « meilleur des mondes ». Mais si les pays émergents la refusent alors, la force brute nous conduira à 1984. Et dans les deux cas, nous aurons tous perdus.

 

Caleb Irri

http://calebirri.unblog.fr

 

Publié dans argent, crise, la démocratie, misère, mondialisation, philo, relations internationales, surveillance | 12 Commentaires »

L’échange, le partage et la double-pensée

Posté par calebirri le 21 juin 2011

L’échange et le partage sont les deux seuls moyens dont dispose l’homme pour vivre en société. Ces deux notions, bien que contradictoires (quand le fruit du labeur d’un homme est partagé, il ne peut être en même temps échangé, et réciproquement), parviennent cependant à coexister en l’homme, au prix parfois d’une sorte de schizophrénie dont il ne peut sortir indemne.

La première de ces deux notions, l’échange, est le moyen retenu par l’homme dans le cadre de sa vie professionnelle, tandis que la seconde, le partage, est celui qu’il utilise dans le cadre de sa vie personnelle, avec les amis ou la famille.

 

L’échange est une notion éminemment capitaliste, car il est le résultat d’un rapport de force qui se conclut au moyen du prix. L’échange est le fruit d’une négociation sur des bases inéquitables (il y en a toujours un plus fort que l’autre, qui fera du profit), qui aboutit à la fixation d’un prix, c’est à dire une valeur considérée comme acceptable par les deux acteurs qui concluent cet échange (la transaction). Lorsque les acteurs qui échangent sont peu nombreux et ne font pas intervenir de monnaie, alors on parle de troc. Mais quand les acteurs sont plus nombreux et que les produits sont en nombre presque infinis, il est nécessaire de recourir à un système de valeur capable de faire correspondre non plus deux objets entre eux, mais une infinité : c’est le début du capitalisme. Autrement, comment faire pour décider qu’un poulet vaut 5 kilos de tomates qui valent deux paquets de cigarettes ? pour certains l’un vaut plus, pour l’autre moins.

Le partage, à l’inverse, est une notion spirituelle, dont toutes les religions font d’ailleurs une des principales vertus humaines. Le fruit du labeur d’un homme n’est ni échangé ni monnayé mais donné, sans contrepartie réclamée en retour. Le ou les bénéficiaires ne sont redevables de rien, tandis que celui qui partage se trouve récompensé par ce seul acte « désintéressé ». Cela ne signifie pas qu’il n’espère pas en retour ou de l’amour ou un service futur, ni même qu’il soit capable de toujours donner sans jamais rien recevoir, mais l’acte en lui-même doit être sa satisfaction.

Quand un homme demande à un ami ou un proche de l’aider à effectuer une tâche qu’il ne sait ou ne peut pas faire seul, le second (s’il est vraiment un ami) lui rend le service sans rien demander en retour : la tâche effectuée, le premier remercie (ou pas c’est son droit), et chacun rentre chez soi : tout est bien ainsi, cette fois et les autres fois, car on ne compte pas. Dans le monde capitaliste, c’est un adulte qui demande à un autre de l’aider à la réalisation d’une tâche (un service aussi). Le capitaliste réfléchit, et calcule ce que « vaut » son service : soit il l’échange contre un autre qu’il estime comparable, (en argent ou en temps, ou en objet), soit il refuse et leur relation s’arrête là. Si les services ne sont pas considérés de la « même valeur », alors l’un se retrouve en dette vis à vis de l’autre, et perd ainsi une partie de son indépendance : il doit quelque chose. Comme cet échange ne peut être totalement juste et que la société veut prévenir les problèmes (un aveu de faiblesse ?), l’échange s’effectue donc si et seulement si un accord préalable est trouvé durant les discussions (négociations), accord qui sera scellé sous forme de « contrat », tacite ou formel, et sur lequel on pourra ensuite s’appuyer pour contester ou défendre l’exécution des termes par l’intermédiaire d’un tiers (la justice). Cela n’empêche pas l’injustice de l’échange mais la protège.

Cela n’est pas une petite différence. Car si le partage est fondé sur la confiance et l’honnêteté, l’échange est fondé, on le voit, sur la suspicion permanente et la concurrence. C’est qu’on ne peut décemment arnaquer que ceux qu’on n’aime pas, ou qu’on ne connait pas. Si l’un des deux acteurs de l’échange exerce mal son jugement et que les services sont incomparables (ce qui devrait être toujours le cas puisque tous les objets et services, et tous les hommes entre eux ne se « valent pas »), alors l’un de ces deux acteurs n’a aucun intérêt à le faire savoir à l’autre, pour faire un plus grand bénéfice (dans le commerce on ne donne jamais sa marge). Cela n’arriverait pas si les deux acteurs étaient amis, liés par une confiance qui interdit à l’un de gagner de l’argent sur le dos de l’autre : si le bénéfice était connu, les deux ne feraient sans doute pas commerce. Car dans le système capitalisme, l’échange qui est source de conflits permet la création du « bénéfice » sans lequel il n’y aurait ni profit ni commerce. C’est cette « part en plus » (le bénéfice donc) qui est à l’origine des inégalités entre les hommes, inégalité sans laquelle le système ne pourrait pas fonctionner. Alors que l’échange signifie l’acceptation par les acteurs d’une concurrence dans laquelle il y a nécessairement un vainqueur et un vaincu (le seul objectif étant la maximisation du profit), le partage sort de cette conception par l’absence de profit, ou vu positivement par un profit partagé : les acteurs du partage ne sont pas ennemis mais amis.

 

le système dans lequel nous évoluons tous, le monde, est un lieu dans lequel l’échange a pris la place la plus importante ; mais dans lequel le partage est encore considéré comme une vertu, au moins dans certaines conditions. Le problème est que le système capitaliste voudrait tout régler par l’échange, alors que les hommes désirent tous, au fond d’eux-mêmes, un monde plus juste fondé sur des relations humaines où la confiance et l’honnêteté primeraient sur les inégalités. Et c’est bien dans cette apparente contradiction que se trouvent embrouillés les esprits, tiraillés d’une part par la nécessité de participer aux échanges pour survivre, et d’une autre par le naturel humanisme qui nous pousse à donner plutôt qu’à profiter. Il serait d’ailleurs intéressant de savoir si les nombreux croyants revendiquant lors de leurs faits religieux cette notion du partage, tout en pratiquant dans leur vie quotidienne l’échange capitaliste le plus pur partage ne finissent pas totalement fous.

Mais cette schizophrénie s’explique lorsqu’on regarde l’homme de plus près. Pour lui, la différence entre l’échange et le partage réside dans la conception de l’homme, selon qu’on le considère comme naturellement « bon » ou naturellement « mauvais ». Cette conception stupide (personne n’est ni totalement bon ni totalement mauvais) est cependant bien pratique pour séparer ces deux notions d’échange et de partage, car elle permet à l’homme de distinguer les bons (ceux avec qui on partage) et les mauvais (ceux avec qui on échange). Selon que l’on se trouve dans le cadre professionnel ou dans le cadre privé, les comportements se calent sur l’une ou l’autre de ces positions. Le véritable écueil se trouvant à l’intersection des deux positions, de par l’approfondissement des relations humaines, qui font qu’un inconnu avec qui on échange régulièrement peut devenir un ami, ce qui fausse la distinction et pervertit l’esprit : tandis que le coeur les inciterait au partage, leur esprit « rationalisé » leur commande d’échanger pour survivre.

 

Cette coexistence de l’échange et du partage est sans doute à l’origine de nombreux troubles mentaux parmi ceux qui submergent les pays riches, car elle fait fonctionner dans l’esprit de l’être humain le même principe que la « double-pensée » d’Orwell : Nous savons tous que le commerce est un vol. Mais comme nous ne pouvons faire autrement nous acceptons cette situation dans le cadre professionnel, alors qu’en dehors de ce cadre nous partageons volontiers. Tout se passe à peu près correctement jusqu’à ce que des interférences interviennent, c’est à dire lorsque les sentiments humains surviennent. Coincé entre deux logiques radicalement différentes, l’homme se retrouve face à l’inhumanité, l’incohérence, l’amoralité d’un capitalisme qui lui impose de voir ses congénères comme des ennemis d’une part et aussi, d’une autre part, face à son penchant naturel qui l’incite à nouer des relations sociales pouvant le conduire à un sentiment d’amitié l’empêchant absolument de considérer son interlocuteur en même temps comme un ennemi ET comme un ami. C’est à ce moment qu’il doit recourir à cette notion fondamentale de la double-pensée :

“Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer”.

 

Caleb Irri

http://calebirri.unblog.fr

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