La liberté contre la paix : CHAPITRE UN

Posté par calebirri le 21 mai 2015

NOTE AU LECTEUR :

Le petit texte que le lecteur me fait le plaisir de s’apprêter à lire n’est pas de l’humble passeur qui le donne ici en témoignage d’une époque désormais révolue ; sans qu’on sache vraiment si cela est véritablement mieux ainsi ; mais il ne m’est pas permis ici d’en dire plus. Il faut juste que l’aimable lecteur me fasse pardon de devoir lui annoncer dès à présent qu’il m’a été impossible de laisser figurer les noms des personnages et des lieux, ainsi que les dates citées dans ce texte, et que par conséquent seule une lettre suivie d’un point lui permettront cependant de s’y retrouver.

Qu’il sache aussi pour finir que l’authenticité de ce texte a été confirmée officiellement par les autorités, et que s’il a l’heur de le pouvoir lire aujourd’hui c’est que le monde a bien changé depuis.

CHAPITRE 1

La résistance existe ; puisque je l’ai rencontrée

Je marchais dans la rue, et le soleil se levait doucement derrière moi. J’étais seul dans le boulevard M. , et je marchais par prudence quotidienne à l’extérieur des arcades qui sont toujours sombres à cette heure-ci. Alors que je me rendais à mon travail ce samedi 8 juin de l’année F., vers 6 heures 15 donc, mon téléphone se mit à vibrer en continu dans ma poche sans que rien ne s’affiche sur l’écran. Je me retournai bêtement sans réfléchir, un instant seulement, juste le temps d’apercevoir un type planqué sous les arcades qui rangeait quelque chose dans sa poche. Je n’ai pas eu le temps de croiser son regard, heureusement sans doute.

J’ai donc aussitôt retourné la tête et continué mon chemin le plus « naturellement » possible.

C’est à peine quelques secondes après que cela a commencé : des picotements dans ma tête, au derrière du crâne, mais à l’intérieur ; et puis il m’a parlé. Dans ma tête, comme si j’avais un téléphone branché dans mon cerveau. Il m’a dit : « ne te retourne pas, sinon tu es mort. Continue d’avancer comme si de rien n’était ». Ordre que je suivis machinalement, avant qu’il ajoute aussitôt : « ne parle pas ; écoute. »

J’ai aussitôt pensé au gars que je venais de croiser, et il a tout de suite enchaîné : « oui, c’est moi. Nous savons que tu sais « lire » et « écrire ». Nous avons besoin de toi, nous sommes la résistance. »
J’étais abasourdi : personne n’était au courant que je savais «lire et écrire », et très peu à connaître ce que ce terme désignait… Nous étions si peu nombreux ! Il continua, répondant par avance à mes questions : « une puce est insérée dans ton cerveau. Tout le monde en possède une. Ils écoutent tout ce que tu peux dire dans ta tête. Nous avons piraté la ligne pour te contacter, car nous avons besoin de toi. Si tu es ok, refais ton lacet, et si non continue ton chemin… nous reprendrons contact avec toi. Il faut qu’on sache que le monde n’a pas toujours été ainsi, et que sans doute il peut être autrement. Fin de la communication »

Je regardai alors mes chaussures, sans parvenir à rassembler mes esprits. Une peur panique m’envahit, en même temps qu’une curiosité sans doute décuplée par l’information dévoilée par mon « interlocuteur » : une puce électronique branchée dans mon cerveau… une puce électronique branchée dans mon cerveau ? Et je n’en saurais rien ? Et ce lacet défait, quelle merde !

Je me suis alors baissé, presque automatiquement, j’ai fait mes lacets, sans me retourner, et j’ai continué ma route ! Ma vie a alors totalement basculé depuis ce jour.

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La liberté contre la paix : CHAPITRE DEUX

Posté par calebirri le 20 mai 2015

CHAPITRE 2

Je me souviens de toutes les pensées qui me sont alors venues dans les jours qui ont suivi, et dont il faut dire un mot : car il est une chose de réfléchir sereinement à une chose, même aberrante, mais il en est une autre d’y réfléchir en vous disant que votre pensée peut être « écoutée » par « on ne sait qui », à chaque instant de votre vie. Dès que mon esprit se laissait emporter par la scène de ce jour maudit, ma rationalité se perdait dans un amas de réflexions embrouillées, interrompues à chaque instant par la question de savoir si « j’avais le droit de penser ce que je pensais »… quelle torture ! C’est à partir de ce jour maudit que ma vie a basculé.

Je parvins cependant à convenir de certains points, en prenant les choses de la manière la plus théorique possible, c’est-à-dire en posant le problème de la manière suivante : était-ce un rêve ou la réalité ? Si oui, comment peut-il être inscrit si clairement dans mon esprit ? Si non, quel est le but de cet « événement ? » Soit la « résistance » existe réellement – tout le monde en a déjà entendu parler- soit elle n’existe pas et j’ai été le fruit d’un « traquenard », à élucider. Ensuite il y a l’histoire de la puce : là aussi j’en avais déjà entendu parler, et surtout il m’était déjà arrivé de lire des choses à ce sujet (c’est peut-être comme ça qu’ils m’ont « trouvé » d’ailleurs). Mais porter crédit à l’existence de cette puce serait aussi coupable que de croire en celle de la résistance. Et pourtant j’avais bel et bien « communiqué » avec un inconnu, à l’intérieur de ma tête ! Quelle folie ! Et puis quand, et surtout comment aurait-on pu m’en insérer une sans que je m’en aperçoive ?

Et puis pourquoi moi ? Si résistance il y avait, pourquoi ne disposait-elle pas de nombreux engagés sachant « lire » et « écrire » ? Était-ce un piège destiné à me faire dénoncer comme traître ou terroriste ?

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La liberté contre la paix : CHAPITRE TROIS

Posté par calebirri le 20 mai 2015

Chapitre 3

Ce n’est que plus tard que j’ai compris comment on pouvait tenter de « maîtriser » notre propre esprit, ce n’est qui n’est pas une mince affaire. Le secret c’est de répéter dans sa tête une chose inconsistante comme le mot « table » ou une suite de syllabes simples, pourquoi pas des chiffres ou une courte phrase (« je marche », ou quelque chose du genre), inlassablement, jusqu’à l’automatisme, tout en essayant de conserver la maîtrise de sa pensée en arrière-plan. Cela est assez contraignant et nécessite un énorme effort de concentration mais avec un peu (enfin beaucoup) d’entraînement on y parvient tout de même un peu parfois, pour quelques précieux instants au moins. Quelques instants seulement…

Cette méthode était la seule manière de faire le point sur les événements que je subissais, mais à vrai dire se plonger dans une activité exigeant de la concentration, pour ne pas penser, était la seule libération véritablement efficace… Je ne devais pas penser car j’avais peur de penser : car si « ils » peuvent « écouter » les mots émis par notre cerveau (par exemple en écrivant je répète automatiquement, machinalement les mots dans ma tête), ils ne peuvent pas écouter ses silences. C’est pour cela d’ailleurs que nos rêves sont pour eux inaccessibles. Mais l’endormissement est un calvaire difficile à supporter, même aujourd’hui alors que pour moi tout est désormais terminé…

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La liberté contre la paix : CHAPITRE QUATRE

Posté par calebirri le 20 mai 2015

Chapitre 4

Je l’attendais cette rencontre, ne serait-ce que pour être certain de n’avoir pas basculé dans la folie… C’était en rentrant un soir de juillet -le 16 je crois-, le soleil se couchait, j’avais enfin terminé ma journée de travail. Depuis des semaines je passais mes journées plongé dans le travail sans prendre un instant de repos. Je rentrais chez moi aussitôt après, complètement épuisé, et ma terreur reprenait. Je priais intérieurement pour ne pas penser, ne pas me retourner brusquement… Tout me paraissait différent. Les rues pour atteindre mon immeuble, la cage d’escalier si sombre, le bruit de mes voisins qui s’arrête quand je passe dans l’escalier, ma porte d’entrée qui grince systématiquement à l’ouverture comme à la fermeture… Je n’osai même pas éteindre mon téléphone que je consultai compulsivement toutes les deux minutes, et en même temps je redoutai qu’il se mette à sonner…

Le soir, assis à ma table de cuisine (qui servait aussi de salle-à-manger et de salon), j’apercevais les lumières des drones qui traversaient le ciel avec leurs projecteurs aveuglants. Moi qui n’avais jamais compris pourquoi certains occultaient leurs fenêtres à l’aide de vieux rideaux sombres, j’avais peur que ces lumières s’arrêtent au dessus de mon vasistas pour me surveiller. J’étais devenu un terroriste, un résistant, je ne savais pas trop. Mais j’avais bien quelque chose à cacher. Et cela se passait à l’intérieur de mon crâne.

Le 16 juillet donc mon portable, que je tenais désormais toujours fermé dans ma main, à l’intérieur de ma poche, se mit à vibrer comme la première fois, sans s’arrêter, et après quelques secondes une voix (je ne sais pas si c’était le même gars) se mit à résonner dans mon crâne : « ne parle pas. Dans 25 mètres, sur ta gauche, il y a un commerce de fruits et légumes. Tu vas rentrer, le plus naturellement possible, et puis te diriger dans le fond du magasin : il y a une porte, que tu franchiras sans frapper. Une femme t’attend là-bas. Fin de la communication »

Le cœur battant à exploser dans ma poitrine, je fis tout comme il dit. Je ne regardai ni à droite ni à gauche, essayant de prendre l’air le plus dégagé que je pus. Dans le magasin je filai tout droit, constatant malgré moi qu’il n’y avait personne dans celui-ci, mais la voix me parla à nouveau sans prévenir : « ne réfléchis pas, avance ». J’avais commis une erreur. Je me répétais « avance, avance, avance » en moi-même pour ne pas penser.

Il y avait effectivement une porte au fond (que je n’avais jamais remarquée), je regardai droit devant moi, j’ouvris la porte, et je rentrai.

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La liberté contre la paix : CHAPITRE CINQ

Posté par calebirri le 20 mai 2015

Chapitre 5

Une petite salle sans fenêtre, des étagères vides sur deux murs, trois chaises et une table avec dessus une machine étrange qui émettait un bruit, ou une vibration sourde, en continu. Ainsi que quelques accessoires informatiques dernier cri – je n’en avais pas vu de tels depuis un bail.

Et sur une des chaises, une femme d’au moins quatre-vingts ans, petite, très mince, le visage concentré, extrêmement ridé, l’air en très mauvaise santé, malgré un regard bleu étincelant très vif qui montrait à la fois sa force de caractère et son intelligence. Elle me fit signe à peine rentré de me taire, un doigt sur la bouche. Elle appuya sur un bouton de la machine, puis le bruit s’arrêta tout d’un coup, remplacé par un silence « artificiel », comme si nous étions dans un endroit insonorisé. Elle se détendit alors d’un coup, son visage aussi, et m’apparut nettement plus jeune et sympathique.

« Vous pouvez parler librement maintenant, personne ne peut nous entendre ». Elle insista sur le mot « personne », me libérant ainsi d’un coup de tout le stress accumulé par la peur de penser. « Cet appareil (dont nous ignorons le fonctionnement exact) permet de brouiller -momentanément- les informations envoyées par votre puce, mais il nous est impossible de la désactiver sans que vous soyez aussitôt repéré. Profitez de pouvoir faire respirer votre esprit, cette liberté n’a pas de prix..  »

Je pris un certain temps pour « respirer du cerveau », histoire de savourer cet instant de quiétude retrouvé, un de ces instants si rares depuis que je sais. Je vis bien qu’elle savourait aussi. « Merde alors, me disais-je intérieurement, même eux n’ont pas LA solution. Ma vie va être un enfer perpétuel. ». Elle sourit alors, comme si elle m’avait compris sans m’entendre…

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La Liberté contre la paix : CHAPITRE SIX

Posté par calebirri le 20 mai 2015

Chapitre 6

Nous avons parlé plus d’une heure, et elle m’a raconté tout ce qu’elle savait. Cette puce avait été « inoculée » à tous les êtres humains de la planète sans distinction, par l’intermédiaire de la piqûre d’un « nanodrone » de la taille d’une abeille. Elle est alimentée en l’électricité par notre cerveau, et peut nous tuer à distance en un instant, en envoyant un signal détruisant toutes nos connexions jusqu’à la mort cérébrale. Je ne sais pas comment cela est possible, je ne suis pas scientifique. Elle en était une, en tout cas d’après ce qu’elle me raconta. Le gouvernement avait le pouvoir « d’écouter » tout le monde en même temps mais ne le faisait qu’au coup par coup, en fonction de sa dangerosité supposée, au moyen semblait-il d’un algorithme très puissant et très abouti. Et puis ils se focalisaient pour surveiller ou détruire tous les comportements « déviants ». A distance. Froidement. Sans procès ni sommation. Pour que plus rien ne change. Jamais.

Elle me parla ensuite de liberté, que le gens devaient savoir, qu’il fallait leur ouvrir les yeux pour qu’ils sachent. Elle me confirma le fait que nous n’étions plus très nombreux à savoir « lire » et « écrire », c’est-à-dire à encoder -et donc à décoder- et que malgré tous leurs efforts ils ne parvenaient pas à neutraliser cette puce plus longtemps qu’une heure ou deux, par l’intermédiaire de l’appareil que j’avais devant moi ; avec tous les risques induits -et mal connus- par les ondes que cette machine envoyait dans notre cerveau.

« Vous savez, la liberté est notre bien le plus précieux : c’est elle qui nous différencie des animaux. A force d’avoir confondu l’égalité avec la démocratie, nous avons laissé tomber notre liberté, et abandonné la fraternité. Il fut oublié que la liberté était antagoniste à l’égalité, et que seule la fraternité leur permettait de coexister. C’était cela le rêve de nos aînés. Le nôtre est bien plus pragmatique et peut sembler ridicule : il vise simplement à offrir aux générations suivantes la possibilité de se rendre compte qu’ils ne sont pas libres. Après, nous espérons seulement qu’elles reprennent en main cette liberté, pour un jour atteindre la démocratie, à travers la fraternité.

Dans une époque précédente appelée « capitaliste » la liberté avait été le moteur de l’humanité, mais en sacrifiant la fraternité au profit de l’individualisme le plus absolu. Le résultat fût catastrophique et se termina dans un chaos total : la pollution avait atteint un tel niveau que l’équilibre naturel était atteint de manière irréversible, comme vous pouvez malheureusement le constater chaque jour de votre vie présente. Pour ne pas laisser cette situation s’empirer, les hommes ont préféré sacrifier la liberté au profit de la paix, laissant une fois de plus la fraternité de côté, et abandonnant ainsi tout espoir de démocratie. Il fallait désormais -selon eux- « involuer », « décroître »…

Aujourd’hui, il est à craindre que l’état de délabrement intellectuel dans lequel nous sommes plongés rende définitivement impossible une nouvelle évolution de l’Histoire humaine : nous aurons peut-être bientôt perdu la capacité technique d’anéantir, ou même de modifier l’atteinte majeure à notre liberté qu’est cette puce électronique, c’est-à-dire de conserver notre statut de « non-animal », « d’ humain » ; et si cela continue, nos descendants seront même incapables de savoir ce que la fraternité signifie, au même titre que la liberté ou la démocratie d’ailleurs. Nous régressons, et il se peut qu’un jour -si nous ne faisons rien pour l’éviter- nous retournions au stade des premiers hommes (qui sait d’ailleurs si cela n’a pas déjà eu lieu plusieurs fois dans l’Histoire des Hommes ?) »

Elle reprit son souffle (parler semblait être épuisant pour elle), puis continua : « nous avons besoin de percer à jour les mystères de cette puce, car la science de cette technologie est en train de disparaître. A force de refuser le progrès et l’éducation au nom de cette frugalité qu’imposent soi-disant l’égalité et la paix, nous avons de bonnes raisons de croire qu’au plus haut niveau nos chers maîtres ne savent plus, ou très mal, comment fonctionne cette technologie. Ils se contentent de l’utiliser mais sont incapables de la faire évoluer. Et le pire est que bientôt peut-être ils n’en auront même plus besoin : les hommes seront heureux car ils se croiront libres. Vous savez pirater, nous sommes au courant. Vous n’êtes pas le seul mais vous n’êtes plus si nombreux. Il nous faut comprendre la puce pour l’empêcher de nuire. Afin de pouvoir réveiller les consciences – sans risquer pour leurs vies.»

L’objectif de la résistance (« la Fraternité ») était donc ni plus ni moins que de former les futures générations non pas à combattre le système au pouvoir mais simplement de comprendre la technologie qui lui permettait de se maintenir en place pour pouvoir lutter sans risquer la mort. Cela impliquait de reprendre tout à zéro, autant dire une cause quasi-désespérée : la résistance n’était qu’aux prémices de sa lutte et les chances de réussir étaient infinitésimales…

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