Le temps de la rentabilité est révolu

Posté par calebirri le 25 juillet 2012

La rentabilité est le point central qui occupe toutes les pensées de l’homme inscrit dans le monde capitaliste. Objectif primordial à atteindre le plus rapidement possible, sa poursuite exprime un état de conscience positif qui le pousse à l’action, et qui par cette action provoque la réalisation d’un futur différent de celui qui adviendrait sans cette action. En d’autres termes, la recherche de la rentabilité est le moteur qui fait avancer le monde (qu’on le veuille ou non), et sans elle pour le motiver, l’homme semble aujourd’hui incapable d’agir.

Mais la rentabilité, qui se mesure en termes économiques par des perspectives de recettes supérieures à celle des dépenses, se mesure également en terme de temps (de perspectives) : une action peut être « rentable » pendant un temps donné, ou à partir d’un certain temps. C’est pour exprimer cette relativité de la rentabilité qu’on parle aujourd’hui de court, moyen ou long terme. Car le temps de la rentabilité peut varier, et il n’est pas rare de trouver des exemples de certaines activités rentables sur le court terme mais catastrophiques sur le moyen ou le long terme, et réciproquement.

Ensuite, il faudrait définir à qui cette rentabilité profite : une activité rentable est-elle une activité qui profite à celui qui la crée, à ceux qui y sont associés ou à tous ? Pas facile de répondre, pas facile de le calculer. Et si on y ajoute le facteur temps, il apparaît qu’il devient rapidement impossible de répondre à cette question.

D’autant qu’en définitive la « rentabilité » ne se fonde que sur un sentiment, la confiance. Lorsque les « météorologues de la bourse » nous indiquent quotidiennement la tendance, (la tendance et rien de plus), ils ne font rien d’autre que de nous abrutir d’indices de confiance des ménages, des entreprises ou de je-ne-sais-qui, qui eux-mêmes influent sur les comportements des investisseurs… selon des critères que seule une technique très élaborée permettrait de mettre en équation.

Tout ce qu’on sait pour le moment, c’est que si les investisseurs ont confiance, ils viseront le long terme. Si non, ils sont même capables d’aller jusqu’à parier (et de se faire de l’argent) sur la baisse de la bourse, la faillite d’un Etat ou même sur la fin du capitalisme. Et c’est de cette confiance dont dépendent les investissements qui, mis bout à bout et additionnés les uns aux autres, provoqueront le futur hypothétique auquel ils croient (même si ce futur est un enfer) ; et c’est sans doute pourquoi la crise semble s’auto-alimenter. A force de perte de confiance le crédit (qui n’est rien d’autre que la confiance que les banquiers mettent dans un investisseur qui lui aussi doit avoir confiance en l’avenir) se raréfie et entraîne une sorte de « panne » dans la machine à produire de la liquidité, ainsi qu’à plus long terme la réalisation de ce qu’on appelle l’assèchement du crédit.

Mais si la rentabilité se calcule aisément sur le court terme, plus on avance vers le long terme et plus elle est difficile à envisager. Les risques sont donc plus grand à investir sur le long que sur le court, et le seuil financier en deçà duquel il ne vaut mieux pas lancer une activité n’est aisément appréciable que sur une courte durée. C’est-à-dire qu’une activité rentable mais non utile (ou même dommageable) peut tout-à-fait être réalisée ; tandis qu’à l’inverse une activité utile mais non rentable n’a pas lieu d’être (vous pouvez prendre une minute pour prendre la mesure de tout ce dont l’homme se prive ainsi).

Maintenant, le capitalisme peut-il réfléchir à long terme ?

A cette question il est difficile de répondre. On voit bien que dans un monde où l’individualisme l’emporte sur toutes les autres considérations, le court terme doit l’emporter sur le long terme. Comme « on ne prête qu’aux riches », et que seuls les entreprises ou les individus les plus fortunés sont capables de prendre les risques d’un échec ou d’une rentabilité à long terme (car eux seuls ont la trésorerie nécessaire à couvrir ce genre de paris), on peut dire que d’une certaine manière les riches tiennent le futur de tous entre leurs mains, et que ce futur dépend de la confiance qu’ils en ont eux-mêmes. Et quand la confiance est rompue (c’est ce qui semble être le cas aujourd’hui), les riches cessent d’investir pour protéger (enfin c’est ce qu’ils croient et ce que la rationalité exige) leur avenir, en le mettant ainsi en péril.

C’est qu’il est aujourd’hui devenu quasiment impossible de savoir en lançant une activité si elle sera rentable ou non sur le long terme, et à surtout à qui elle profitera, et de quelle manière. La complexité du monde a rendu impossible ce genre de prévisions sur le long terme, et personne ne sait à l’avance si un investissement sera ou non rentable. Tout ce qu’on peut dire, c’est si il sera utile ou pas : comme on sait depuis des siècles que surproduire sur une terre pour obtenir la « maximisation » du profit engendre l’épuisement de cette terre, et qu’à long terme cette méthode n’est pas viable. Mais on le fait quand même. Car derrière la rentabilité il y a le profit, qui n’est que personnel. Si les investisseurs se sentaient non pas héritiers mais emprunteurs de la planète qui les accueille, alors le collectif l’emporterait sur l’individuel, et peut-être les choses pourraient-elles changer.

Car lorsqu’il devient plus rentable de jouer contre le système que de croire à sa sauvegarde et que le court terme l’emporte sur le long, alors c’est la décadence qui nous guette. Les investissements s’amenuisent, la recherche et développement périclite, l’éducation et la formation se désagrègent, le système de santé s’effondre, l’emploi se raréfie… faute de moyens, faute de rentabilité, et ce malgré les besoins gigantesques qui ne sont pas satisfaits. Tout cela au nom de cette rentabilité à laquelle même ceux qui la recherchent à tout prix ne croient plus. Peut-être parce que ce n’est plus la rentabilité qu’il nous faut aujourd’hui trouver, mais simplement la voie d’une vie meilleure pour tous.

Et cette vie meilleure, ne la pourrions-nous pas trouver en nous séparant, justement, de la rentabilité comme objectif primordial, pour le remplacer par celle de l’utilité ou de l’intérêt général ?

Caleb Irri
http://calebirri.unblog.fr

7 Réponses à “Le temps de la rentabilité est révolu”

  1. Jinn dit :

    C’est vrai que la création d’indices économiques « je-ne-sais-qui » n’en fini pas et semble contribuer à la stratégie. Ceci apparait bien et de façon évidente dans la ferme des animaux lorsque « Squealer », porte-parole du régime de « Napoléon » invente plein d’indices dans tous les sens pour prouver que la vie est meilleure… tout autant d’indices que les animaux ne comprennent pas vraiment en fait !

    Malheureusement, c’est vrai que « la recherche et développement périclite, l’éducation et la formation se désagrègent, le système de santé s’effondre, l’emploi se raréfie… » et on peut même ajouter que les activités illicites augmentent et s’établissent…

    Pour en revenir aux animaux de la ferme, on peut penser qu’ils manquaient juste d’esprit critique et de force ?

  2. Agequodagix dit :

    « C’est-à-dire qu’une activité utile mais non rentable n’a pas lieu d’être ; et qu’à l’inverse une activité utile mais non rentable n’a tout simplement pas lieu d’être »

    Il s’agit là d’une pensée double à corriger !

    « Mais la rentabilité, qui se mesure en termes économiques par des perspectives de recettes supérieures à celle des dépenses, se mesure également en terme de temps (de perspectives) »

    Mais la rentabilité définie comme « ce qui fonctionne, ce qui marche » par opposition à « ce qui ne fonctionne pas » est habituellement un critère de mesure économique, mais peut être un critère de mesure pour beaucoup d’autres domaines, dont le politique ou l’intérêt général.

    « Et cette vie meilleure, ne la pourrions-nous pas trouver en nous séparant, justement, de la rentabilité comme objectif primordial, pour le remplacer par celle de l’utilité ou de l’intérêt général ? »

    Devient :

    Et cette vie meilleure, ne la pourrions-nous pas trouver en conservant, justement, la rentabilité comme objectif primordial, pour l’économique comme pour le politique ou l’intérêt général ?

    • calebirri dit :

      @ Agequodagix

      pour le premier point c’est réglé, merci ! (pourquoi êtes-vous le premier à me signaler cette « pensée double », voilà qui me préoccupe !)

      Pour le reste, je ne suis pas d’accord : la rentabilité est un terme qui justement devrait être réservé à l’économie, car un homme ne doit pas être (ou devenir) rentable ; sinon je voudrais que vous m’expliquiez en quoi une politique ou l’intérêt général peuvent être considérés comme tels….

      à bientôt

      • Agequodagix dit :

        « car un homme ne doit pas être (ou devenir) rentable »

        Un homme, un individu adulte, seul, se définit comme il l’entend.

        Mais dès qu’il est en relation économique ou politique avec d’autres, il faut un critère pour qualifier cette relation.

        Pour une relation de type économique: un contrat de vente ou d’achat, ou un contrat de travail ou de société, par exemple, il s’ajoute au rapport de force, où la loi du plus fort, économiquement, est souvent déterminant, un critère d’utilité, de rentabilité, d’efficacité du marché, du contrat, de la relation.

        Pour une relation de type politique: l’application d’une loi de redistribution sociale, d’une loi pénale, d’une loi d’interdiction de la spéculation, par exemple, il peut s’ajouter au rapport de force, où la loi du plus fort, politiquement, (les puissances de l’argent comme le dictat de la majorité face aux minorités) est souvent déterminant, un critère d’utilité, de rentabilité, d’efficacité de la loi.

        Une loi efficace, rentable utile, est celle qui est votée, qui plait à tous, qui n’est pas contestée, qui procure des réélections à ses promoteurs, qui procure un sentiment de justice sociale, économique, politique, pénale…à ceux qui y sont soumis.

        On dira de cette loi qu’elle est conforme à l’intérêt général parce qu’elle plait, parce qu’elle marche, qu’elle fonctionne, parce qu’elle satisfait ceux qui y sont soumis, qui la trouvent utile, juste, efficace, rentable en termes de satisfaction, par rapport à d’autres lois possibles.

        Mais la conformité à l’intérêt général est la conséquence d’un sentiment d’utilité, de rentabilité, pas une notion qui peut être définie à priori.

        Un exemple récent vient du blog de Paul Jorion qui est un ardent promoteur de l’interdiction de la spéculation. http://www.pauljorion.com/blog/?p=39905

        Une loi nationale qui interdirait la spéculation, serait typiquement une loi non rentable économiquement, parce que, d’une part, les citoyens du pays qui promulgueraient une telle loi iraient spéculer à l’étranger, et comme pour les loteries ou les paris, ce serait difficile à empêcher en pratique, d’autre part, hors temps de crise financière, les institutions financières de ce pays se priveraient des bénéfices plantureux de la spéculation.

        Néanmoins, dans le contexte actuel, une loi d’interdiction de la spéculation, non rentable économiquement, serait très rentable politiquement, chacun étant probablement prêt à subir une petite baisse du PIB qui affecterait en premier lieu les spéculateurs et les banques, en échange de la satisfaction de vivre dans une société plus juste, plus équitable, plus « conforme à l’intérêt général ».

        Est-ce que ceci mérite votre prestigieux label de « pensée double » ?!

        • calebirri dit :

          @ Agequodagix

          C’est qu’il faut cesser de définir les relations humaines en terme de rapport de force. Ce qui est rentable à l’un des acteurs d’un contrat ou d’une politique ne peut nécessairement pas l’être à l’autre : le capitalisme implique que le rapport de forces engendré par ce système conduise au profit de l’un au détriment de l’autre, et il ne peut y avoir d’intérêt général fondé sur ce qui se trouverait être une « rentabilité générale ». En supprimant la rentabilité pour la remplacer par l’utilité, on supprime les rapports de force et on permet l’intérêt général. J’en veux pour preuve la réalité actuelle : la rentabilité EST l’objectif primordial de l’homme et l’intérêt général n’est ABSOLUMENT PAS respecté.

          Une loi ne satisfait pas tout le monde, un contrat non plus. Il y a opposition entre ceux qui profitent d’une loi ou d’un contrat, et ceux qui en pâtissent. Il faudrait pour pouvoir répondre à votre hypothèse savoir à qui profite la Loi. Mais nous pouvons déjà dire qu’elle ne peut profiter à tous. La satisfaction de vivre dans un monde plus juste ou plus équitable n’est réservée qu’à ceux qui ne peuvent pas spéculer. Les autres la trouvent déjà juste et équitable. Le capitalisme oppose les intérêts, il n’y a pas d’autre possibilité.

          pour le « label » vous êtes dedans, et vous pouvez le vérifier ici : http://calebirri.unblog.fr/a-propos/… Il est bien difficile de se détacher du conditionnement que nous avons tous reçu…

          • Agequodagix dit :

            Vos analyses sont complexes et fouillées, mais vos solutions sont simples, certaines, vraies ou fausses, bien ou mal, manichéennes, tiers exclusives, univoques, dichotomiques, bivalentes, non-contradictoires, aristotéliciennes, dilemiaques…

            Vous divisez vos concepts en deux concepts contraires couvrant l’étendue du concept…

            Vous faites la distinction entre le vrai et le faux, le bien et le mal, le capitalisme et le non-capitalisme, entre argent et pas d’argent, entre riches et pauvres, entre rentabilité et utilité, investissement et spéculation, démocratie et totalitarisme…

            A cause de votre ami Orwell, vous dénigrez les pensées doubles, vraies et fausses, bien et mal, ambivalentes, ambigues, équivoques, orwelliennes, démoniaques…

            Alors que le monde et la pensée sont devenus complexes, multiples, ni vrais ni faux, ni bien ni mal, polyvalents, multivoques, incertains, flous, modals, tiers inclusifs, Lukasiewicziens, angéliques…

            Les souffrances du jeune Werther valent bien celles de Winston Smith !

            « Une seule observation, mon ami ! Dans le monde, il est très-rare qu’on s’en sorte avec un dilemme : il y a autant de nuances entre les sentiments et les manières d’agir qu’il y a de gradations du nez aquilin au nez camus.

            Ne trouve donc pas mauvais qu’en admettant ton argument tout entier, je tâche aussi de m’esquiver entre les alternatives.

            « Ou bien tu as quelques espérances sur Lolotte, me dis-tu, ou bien tu n’en as pas. Dans le premier cas, cherche à le réaliser, essaye d’obtenir l’accomplissement de tes vœux ; dans le second cas, arme-toi de courage, et tâche de vaincre une passion funeste, qui consumera tes forces…. » Mon cher, cela est bien dit et… vite dit. »

  3. fayçal a bentahar dit :

    C’est tout ce que j’ai prétendu avec mon film, que tous mes efforts puissent déboucher vers un geste de solidarité, de partage : et ce, quant au contenu, mais aussi à sa diffusion. Malheureusement, comme dit le cinéaste et poète Abbas Kiarostami : « Sensation de mort / lorsque toute une floraison / Ne trouve pas sa terre d’accueil » (in ‘Un loup aux aguets’). La gratuité étant devenu une extravagance, une anomalie, une auto-promotion cachée (remarquez que ce n’est que la personnalisation des gestes qui compte pour eux : plus de sujet véritable, que d’objets…), une tartuferie ou tout simplement un danger pour la stabilité des marchandises… Alors que c’est tout simplement, une réponse éthique au don fait par ces autres qui ont la gentillesse d’exister, de nous apprendre un peu plus sur la vie, sur l’intelligence collective, sur l’acceptation des autres… J’en ai fait part à Paul Jorion, et à d’autres. A voir / A suivre ; mais ça finira par venir, on va pas se laisser intimider par un mur numérique.

    Le détail de mes échanges avec Dailymotion, et quelques extraits du film, sur mon (autre) blog ‘émeus dans la Zone’ : http://emeusdanslazone.blogspot.com
    Et un texte de Charles Pennequin, à mon avis une radiographie décapante de notre présent : http://lautrehidalgo.blogspot.com/2012/10/ils-sont-tous-guerriers-aujourdhui.html

    bien à vous, Caleb, et merci de votre ô combien précieuse lucidité, et confiance dans l’à-venir

    f

    (L’Homme, s’il a en lui quelque honneur, doit abattre le mur qui bouche son horizon – Herman Melville)

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