L’échange, le partage et la double-pensée

Posté par calebirri le 21 juin 2011

L’échange et le partage sont les deux seuls moyens dont dispose l’homme pour vivre en société. Ces deux notions, bien que contradictoires (quand le fruit du labeur d’un homme est partagé, il ne peut être en même temps échangé, et réciproquement), parviennent cependant à coexister en l’homme, au prix parfois d’une sorte de schizophrénie dont il ne peut sortir indemne.

La première de ces deux notions, l’échange, est le moyen retenu par l’homme dans le cadre de sa vie professionnelle, tandis que la seconde, le partage, est celui qu’il utilise dans le cadre de sa vie personnelle, avec les amis ou la famille.

 

L’échange est une notion éminemment capitaliste, car il est le résultat d’un rapport de force qui se conclut au moyen du prix. L’échange est le fruit d’une négociation sur des bases inéquitables (il y en a toujours un plus fort que l’autre, qui fera du profit), qui aboutit à la fixation d’un prix, c’est à dire une valeur considérée comme acceptable par les deux acteurs qui concluent cet échange (la transaction). Lorsque les acteurs qui échangent sont peu nombreux et ne font pas intervenir de monnaie, alors on parle de troc. Mais quand les acteurs sont plus nombreux et que les produits sont en nombre presque infinis, il est nécessaire de recourir à un système de valeur capable de faire correspondre non plus deux objets entre eux, mais une infinité : c’est le début du capitalisme. Autrement, comment faire pour décider qu’un poulet vaut 5 kilos de tomates qui valent deux paquets de cigarettes ? pour certains l’un vaut plus, pour l’autre moins.

Le partage, à l’inverse, est une notion spirituelle, dont toutes les religions font d’ailleurs une des principales vertus humaines. Le fruit du labeur d’un homme n’est ni échangé ni monnayé mais donné, sans contrepartie réclamée en retour. Le ou les bénéficiaires ne sont redevables de rien, tandis que celui qui partage se trouve récompensé par ce seul acte « désintéressé ». Cela ne signifie pas qu’il n’espère pas en retour ou de l’amour ou un service futur, ni même qu’il soit capable de toujours donner sans jamais rien recevoir, mais l’acte en lui-même doit être sa satisfaction.

Quand un homme demande à un ami ou un proche de l’aider à effectuer une tâche qu’il ne sait ou ne peut pas faire seul, le second (s’il est vraiment un ami) lui rend le service sans rien demander en retour : la tâche effectuée, le premier remercie (ou pas c’est son droit), et chacun rentre chez soi : tout est bien ainsi, cette fois et les autres fois, car on ne compte pas. Dans le monde capitaliste, c’est un adulte qui demande à un autre de l’aider à la réalisation d’une tâche (un service aussi). Le capitaliste réfléchit, et calcule ce que « vaut » son service : soit il l’échange contre un autre qu’il estime comparable, (en argent ou en temps, ou en objet), soit il refuse et leur relation s’arrête là. Si les services ne sont pas considérés de la « même valeur », alors l’un se retrouve en dette vis à vis de l’autre, et perd ainsi une partie de son indépendance : il doit quelque chose. Comme cet échange ne peut être totalement juste et que la société veut prévenir les problèmes (un aveu de faiblesse ?), l’échange s’effectue donc si et seulement si un accord préalable est trouvé durant les discussions (négociations), accord qui sera scellé sous forme de « contrat », tacite ou formel, et sur lequel on pourra ensuite s’appuyer pour contester ou défendre l’exécution des termes par l’intermédiaire d’un tiers (la justice). Cela n’empêche pas l’injustice de l’échange mais la protège.

Cela n’est pas une petite différence. Car si le partage est fondé sur la confiance et l’honnêteté, l’échange est fondé, on le voit, sur la suspicion permanente et la concurrence. C’est qu’on ne peut décemment arnaquer que ceux qu’on n’aime pas, ou qu’on ne connait pas. Si l’un des deux acteurs de l’échange exerce mal son jugement et que les services sont incomparables (ce qui devrait être toujours le cas puisque tous les objets et services, et tous les hommes entre eux ne se « valent pas »), alors l’un de ces deux acteurs n’a aucun intérêt à le faire savoir à l’autre, pour faire un plus grand bénéfice (dans le commerce on ne donne jamais sa marge). Cela n’arriverait pas si les deux acteurs étaient amis, liés par une confiance qui interdit à l’un de gagner de l’argent sur le dos de l’autre : si le bénéfice était connu, les deux ne feraient sans doute pas commerce. Car dans le système capitalisme, l’échange qui est source de conflits permet la création du « bénéfice » sans lequel il n’y aurait ni profit ni commerce. C’est cette « part en plus » (le bénéfice donc) qui est à l’origine des inégalités entre les hommes, inégalité sans laquelle le système ne pourrait pas fonctionner. Alors que l’échange signifie l’acceptation par les acteurs d’une concurrence dans laquelle il y a nécessairement un vainqueur et un vaincu (le seul objectif étant la maximisation du profit), le partage sort de cette conception par l’absence de profit, ou vu positivement par un profit partagé : les acteurs du partage ne sont pas ennemis mais amis.

 

le système dans lequel nous évoluons tous, le monde, est un lieu dans lequel l’échange a pris la place la plus importante ; mais dans lequel le partage est encore considéré comme une vertu, au moins dans certaines conditions. Le problème est que le système capitaliste voudrait tout régler par l’échange, alors que les hommes désirent tous, au fond d’eux-mêmes, un monde plus juste fondé sur des relations humaines où la confiance et l’honnêteté primeraient sur les inégalités. Et c’est bien dans cette apparente contradiction que se trouvent embrouillés les esprits, tiraillés d’une part par la nécessité de participer aux échanges pour survivre, et d’une autre par le naturel humanisme qui nous pousse à donner plutôt qu’à profiter. Il serait d’ailleurs intéressant de savoir si les nombreux croyants revendiquant lors de leurs faits religieux cette notion du partage, tout en pratiquant dans leur vie quotidienne l’échange capitaliste le plus pur partage ne finissent pas totalement fous.

Mais cette schizophrénie s’explique lorsqu’on regarde l’homme de plus près. Pour lui, la différence entre l’échange et le partage réside dans la conception de l’homme, selon qu’on le considère comme naturellement « bon » ou naturellement « mauvais ». Cette conception stupide (personne n’est ni totalement bon ni totalement mauvais) est cependant bien pratique pour séparer ces deux notions d’échange et de partage, car elle permet à l’homme de distinguer les bons (ceux avec qui on partage) et les mauvais (ceux avec qui on échange). Selon que l’on se trouve dans le cadre professionnel ou dans le cadre privé, les comportements se calent sur l’une ou l’autre de ces positions. Le véritable écueil se trouvant à l’intersection des deux positions, de par l’approfondissement des relations humaines, qui font qu’un inconnu avec qui on échange régulièrement peut devenir un ami, ce qui fausse la distinction et pervertit l’esprit : tandis que le coeur les inciterait au partage, leur esprit « rationalisé » leur commande d’échanger pour survivre.

 

Cette coexistence de l’échange et du partage est sans doute à l’origine de nombreux troubles mentaux parmi ceux qui submergent les pays riches, car elle fait fonctionner dans l’esprit de l’être humain le même principe que la « double-pensée » d’Orwell : Nous savons tous que le commerce est un vol. Mais comme nous ne pouvons faire autrement nous acceptons cette situation dans le cadre professionnel, alors qu’en dehors de ce cadre nous partageons volontiers. Tout se passe à peu près correctement jusqu’à ce que des interférences interviennent, c’est à dire lorsque les sentiments humains surviennent. Coincé entre deux logiques radicalement différentes, l’homme se retrouve face à l’inhumanité, l’incohérence, l’amoralité d’un capitalisme qui lui impose de voir ses congénères comme des ennemis d’une part et aussi, d’une autre part, face à son penchant naturel qui l’incite à nouer des relations sociales pouvant le conduire à un sentiment d’amitié l’empêchant absolument de considérer son interlocuteur en même temps comme un ennemi ET comme un ami. C’est à ce moment qu’il doit recourir à cette notion fondamentale de la double-pensée :

“Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer”.

 

Caleb Irri

http://calebirri.unblog.fr

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