l’injustice en héritage

Posté par calebirri le 21 juillet 2010

Contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, le plus grand désir des hommes n’est ni l’égalité ni l’équité, mais bien plutôt la justice. Car l’inconscient collectif est porté à ressentir les différences inextricables qui nous séparent, et les peuples n’ont nul désir de voir les hommes se ressembler ni dans leur corps ni dans leur tête, et encore moins dans leur vie quotidienne. Ce que tous souhaitent, et je ne saurais l’imaginer autrement, c’est que chacun soit traité par la société de manière juste, c’est à dire que chaque être peuplant cette planète puisse au minimum avoir de quoi se nourrir et se loger. Une fois ce point de départ établi, il ne fait de doute pour personne que toutes les différences sont acceptables, pour peu qu’elles soient -donc- justes.

Le juste n’est pas une valeur absolue, et il existe de nombreuses définitions pour le situer, que ce soit d’un point de vue culturel, juridique, religieux ou philosophique. C’est cependant une notion universelle, capable d’être intégrée, apprise, mais aussi ressentie. La justice, pour moi, se caractérise d’ailleurs presque mieux par son opposée, l’injustice : car l’injustice se ressent, comme une limite inconsciente, comme un point de rupture qui fait une distinction nette entre ce qui est -ou n’est pas- acceptable. Qu’un individu trouve sa situation injuste et qu’il commence à la contester, et on comprendra alors qu’il a dépassé l’acceptable. Ce point de rupture sera différent chez chacun, mais chacun en possède un.

Et c’est bien de ce principe qu’ont émergé les lois, les révolutions, jusqu’à la démocratie. Selon une définition sans cesse adaptée à ce qu’un peuple est capable d’accepter, de celle d’un point à partir duquel il ne supportera plus sa situation sans réagir, les gouvernants de tous temps et de tous lieux ont tenté de s’approcher le plus près possible de cette limite sans jamais la dépasser. Mais le système qui nous dirige possède lui aussi un point de rupture, qui est déterminé par ce qu’on appelle la justice sociale, et que les lois démocratiques sont censées protéger du système capitaliste. Bien sûr on voit aujourd’hui que le point de rupture est en passe d’être dépassé, et il ne peut en être autrement : en effet, la justice sociale voudrait que chacun reçoive le minimum, que ce soit du point de vue de l’éducation, de l’accès à l’eau ou à l’énergie, aux administrations, à l’emploi, en bref à toutes sortes de progrès dont l’humanité serait en droit de jouir communément. Ce qui n’est évidemment pas le cas.

Le fait est que malgré toutes les avancées sociales qu’ont connu nos sociétés dites « développées », les conditions minimales de justice n’ont pas été remplies ici et encore moins ailleurs, et  qu’en plus de cela les nôtres  (d’avancées sociales) se sont en réalité construites sur le dos des autres. C’est parce que nos pays ont exploité la misère et la faiblesse des autres que nous avons pu nous offrir le peu de justice que nous possédons (et qu’on voudrait aujourd’hui remettre en cause). Mais il semble qu’un long mouvement historique soit en train de nous traverser, et qui rende possible d’inverser la domination traditionnelle de « l’occident » sur les autres Etats (voir « le retournement du capitalisme« )

Face à cette relative justice (il est en effet, d’un certain point de vue, juste que les pays dits « émergents » profitent à leur tour d’avancées sociales), les pays riches ont l’occasion de faire en quelque sorte amende honorable, en se satisfaisant de cette sorte de vases communicants entre les pays « du nord » et ceux « du sud », qui n’est que le retournement « naturel » du monde capitaliste. Pour certains, il semble même que la décroissance soit la seule alternative, mais c’est pour moi une mauvaise voie, susceptible de nous entrainer vers un retour en arrière : la théorie de la décroissance est une théorie capitaliste (j’y reviendrai sans doute ailleurs).

Plutôt donc que de laisser leur position dominante à la merci de leurs concurrents, les pays « riches » préfèrent logiquement satisfaire leur appétit de pouvoir en instaurant une injustice plus grande, c’est à dire tirer sur la corde de la justice sociale ici (au risque d’atteindre le point de rupture), pour ne pas avoir à laisser « les autres » profiter de la situation de crise qui les met en péril.

Et il se peut que la technique employée par nos gouvernants soit payante, car elle bénéficie d’un ascendant historique non négligeable : l’héritage. Car l’héritage est un point central du capitalisme, et est à l’origine des inégalités les plus injustes depuis la primogéniture mâle. Bien qu’il soit effectivement très encadré, il constitue le plus sûr moyen pour une classe sociale de se perpétuer à travers ses descendants. Par une déviation de son concept originel, il est devenu une sorte de symbole de la propriété privée. Si la plupart des dictionnaires définissent simplement l’héritage comme « un patrimoine transmis par voie de succession », l’immense majorité des individus ne considèrent comme patrimoine que les biens matériels, alors qu’à mon avis il ne faudrait pas même les prendre en compte.

En effet l’héritage de biens matériels possède de nombreux défauts, car d’une part il transforme les relations sociales entre les individus, et d’une autre il est responsable de la perpétuation des inégalités à une échelle bien plus grande.

Tout d’abord, le donateur transmet, en plus de son patrimoine matériel, une certaine déconnexion du monde réel à ses héritiers, qui démarrent dans la vie avec une volonté amoindrie, ainsi qu’une moindre conscience des efforts à fournir pour « réussir ». De plus, leur position sociale suscite haine et convoitise de la part des autres, ce qui nuit à la formation de leur personnalité, entre paranoïa, complexes et vanité. Tout cela sans compter les drames familiaux que l’héritage provoque, mais qui sont tout de même assez nombreux pour qu’on ne les oublie pas.

Ensuite, l’héritage engendre ce qu’on appelle « la viscosité sociale », ce qui permet aux descendants d’une famille socialement élevée de perpétuer ce rang à sa descendance, et qui favorise l’existence des « réseaux », dont on voit bien les effets dans l’actualité. Les héritiers des « grandes familles » sont souvent encore très puissants, et entrainent derrière eux tout une ribambelle de courtisans prêts à tout pour intégrer ce monde qui, bien entendu, tente de protéger à tout prix sa prétendue « grandeur ». Cette « caste » de puissants a bien sûr évolué au cours du temps, et les « grandes fortunes » d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes qu’autrefois ( soit victimes de ce qu’on appelle le phénomène des « générations montantes et descendantes », soit ayant dépassé le point de rupture de l’injustice). Mais il ne faut pas oublier malgré tout que la fortune successive de tous ces puissants a permis à l’Etat de se constituer une puissance financière gigantesque, par le biais notamment des impôts et des taxes, et que l’héritage est pour lui une source de revenus non négligeable. Et au bout du compte, on peut faire rentrer en perspective élargie ce phénomène, car la puissance actuelles des pays riches est largement fondée sur l’héritage financier, matériel de leur histoire, à savoir une injustice perpétuée par les moyens de cet héritage.

 

Et tout ceci n’est pas le pire. Le pire, c’est que le concept d’héritage matériel existe. Alors qu’il devrait effectivement représenter la transmission de connaissances, de techniques, de valeurs spirituelles, d’histoire, une sorte de mémoire collective commune à tous, il n’est aujourd’hui que le moyen de faire ressurgir chez l’homme tout ce qu’il y a de plus vil en lui. Au lieu d’être le symbole du progrès de la civilisation, il est devenu celui de l’individualisme le plus radical, du capitalisme le plus absolu.

Alors que les progrès scientifiques et techniques permettent enfin d’apporter un peu de justice dans ce monde qui en a toujours manqué (en rendant l’héritage matériel obsolète), on voit aujourd’hui qu’il est difficile de s’en sortir matériellement sans l’héritage de ses aînés. Mais le jour où la société pourvoira aux besoins matériels des descendants sans avoir recours à l’héritage des ascendants, nos aînés cesseront de s’inquiéter pour l’avenir, et nos enfants n’envieront pas leur passé. En supprimant l’héritage, ils auront supprimé l’injustice.

 

Caleb Irri

http://calebirri.unblog.fr

2 Réponses à “l’injustice en héritage”

  1. ZapPow dit :

    Ça fait plaisir : je croyais être tout seul dans mon coin à avoir ce genre de pensées concernant l’héritage.

    J’attends avec impatience, et surtout curiosité, l’article sur la décroissance, théorie capitaliste : la position est originale, et va à contre-courant de tout ce que j’ai entendu jusqu’à aujourd’hui.

  2. calebirri dit :

    @ Ernest

    vous avez bien tout dit : en supprimant l’héritage c’est toute la pyramide qui s’effondre, et l’argent avec. Cela ne signifie pas la fin de la propriété mais la fin de la propriété privée… En supprimant l’argent on change de système, de monde… il faut se rapprocher de ce que je décris à propos de la gratuité ( voir http://calebirri.unblog.fr/2010/04/25/lexperience-de-la-gratuite/)et envisager alors d’autres conceptions telles que l’opulence et le partage… que m’importerait alors de posséder une maison si je sais d’une part que j’en ai l’usufruit, et d’une autre que mes enfants en auront eux-aussi une pour leurs familles ? Pourquoi alors produire des biens « jetables » puisque la notion de rentabilité a été supprimée au profit de l’utilité?

    En inversant le raisonnement, toutes les solutions qui sont impossibles dans un cadre capitaliste deviennent ouvertes dans un « autre » cadre… (voir http://calebirri.unblog.fr/2010/11/27/changer-de-cadre-pour-changer-le-monde/). Jusqu’à l’imagination qui redevient fertile

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