l’expérience de la gratuité

Posté par calebirri le 25 avril 2010

En poursuivant la réflexion sur la gratuité, on tombe inévitablement sur deux problèmes essentiels : le premier réside dans l’impossibilité de convaincre tout le monde d’agir en même temps, et le second dans le fait de l’organiser dès la base, sans recourir au système.

Si les difficultés posées par le premier point sont assez claires pour tout le monde, il faut s’attarder sur le second, et faire preuve de pragmatisme : c’est à dire reprendre les choses depuis la base.

Cette base, et c’est la une première difficulté déterminante, c’est le territoire. Le monde est ainsi quadrillé que nul endroit sur la terre n’est  à « personne », et ce simple constat est un obstacle majeur à toute velléité d’indépendance. Car en réalité le pouvoir politique n’a pas poussé le libéralisme jusqu’au point de laisser construire sur son territoire national sans autorisation préalable, ce qui limite considérablement la création d’une installation indépendante par rapport à ce dernier. Cela signifie concrètement que la revendication d’un territoire à des fins autres que le capitalisme doit être le fait d’un groupe déjà organisé, et dont le projet est susceptible de recevoir l’approbation d’une vaste tranche de la population : il faut donc bien penser cette expérience.

Ensuite, une difficulté tout aussi importante est le choix de cette terre, ce qui suppose d’avoir bien réfléchi à ce que l’on veut en faire, et qui déterminera le niveau de dépendance auquel on est prêt à se soumettre… ou pas. Pour des raisons liées à notre conditionnement  (qui veut nous empêcher de réfléchir autrement) on s’imagine souvent que, le but étant la gratuité totale, alors il faudrait soit se passer de l’eau courante, de l’électricité, et de bien d’autres choses encore, soit les payer.  Mais un Etat, ou un de ses agents peut tout à fait être séduit par le projet, et prendre l’initiative de donner une terre…, ou au moins d’en céder l’usage. Car le principe étant la gratuité, il ne faut en aucun cas acheter quoi que ce soit. Tout doit être donné.

Après avoir déterminé l’endroit sur lequel on veut établir cette nouvelle société, le travail ne fait que commencer : comment se procurer les matériaux, les outils nécessaires à la construction des bâtiments, élever et cultiver, se chauffer, enfin tout le minimum vital pour vivre en autosuffisance. Si l’idée de commencer par une communauté restreinte dont le but est de faire « tache d’huile », il ne faut pas qu’elle soit trop nombreuse, mais pas non plus trop peu. Il faut qu’un minimum de compétences soient réunies, ainsi que les infrastructures leur permettant de se réaliser. Un appel au don pourrait satisfaire à cet objectif  et pour cela être relayé assez facilement compte tenu du vaste mouvement alternatif actuel, pourquoi pas par le biais d’une association, s’il faut absolument un cadre légal (mais surtout pas un parti : le but n’étant pas de prendre le pouvoir, mais simplement de réaliser une expérience). La vague « écolo-alternative-décroissante », qui est à mon sens une bonne idée engluée dans ses contradictions capitalistes (elles participent au système économique), pourrait très bien ne pas être insensible à ce projet, une fois clairement exposé. Peut-être même certaines entreprises hautement capitalistes pourraient être séduites par une sorte de sponsoring publicitaire, chose qu’il faut tout de même éviter car nuisant à l’indépendance du projet : ce serait le don, ou rien. Qu’à aucun moment l’échange n’intervienne. Aucune obligation en retour, juste une contribution en nature pour montrer sa volonté de participer à cette expérience. Qu’elles se servent ensuite de cette image à des fins commerciales n’intéresse pas la communauté.

On pourrait penser que le problème de cette technique de la « tache d’huile » est qu’il faut repartir de zéro, et sacrifier une bonne partie de son confort habituel pour tout recommencer ; que quand bien même on voudrait le minimum technologique, il faudrait encore pouvoir acquérir sinon les produits eux-mêmes, du moins la théorie et les techniques nécessaires à de nouvelles conceptions, ou productions, et rien de tout cela n’est malheureusement gratuit. Mais là aussi le don est facile à obtenir, par le biais du bénévolat : en fonction des besoins de la communauté, celle-ci ferait des appels au « don de compétences », pour former gratuitement les participants à cette sorte de « phalanstère » qui voudraient acquérir un savoir, ou une technique. Ainsi pourrait grandir sans interférences avec le système l’idée de la possibilité de fonctionnement d’une telle communauté, et peut-être même créer de nouvelles méthodes, ou de nouveaux moyens de production.

Au niveau de l’énergie, de la pollution environnementale, on sait aujourd’hui comment rendre autonome une structure, sans nuire à l’environnement, et avec un minimum de déchets. On pourrait même relativement rapidement parvenir à une sorte d’autosuffisance alimentaire, ainsi qu’énergétique.
Reste toutefois le problème de nombreux aliments et accessoires qui manqueront nécessairement, mais dont l’absence peut être peu à peu résolue à mesure que la communauté s’agrandit, et multiplie ses ressources, ainsi que ses compétences. d’autant que cette « frugalité matérielle » peut aider à faire réfléchir en terme philosophique, à propos des besoins humains.

Un autre point épineux sur lequel il faut s’attarder encore est celui non plus du don et de la gratuité, mais celui de la communication. Car pour que la communauté s’agrandisse, il lui faut pouvoir communiquer pour rassembler, ce qui est loin d’être gagné d’avance. Là aussi on s’aperçoit vite que, comme avec la terre, le monde de la communication est soumis à autorisation gouvernementale : les routes, la télévision, internet, de nombreux canaux de diffusion ne sont pas librement accessibles, car aux mains de structures complexes et puissantes, dont les investissements et le pouvoir sont colossaux. Le fait d’accéder à ces derniers par des sortes de dérogation (qu’elles soit privées ou publiques) est difficilement envisageable, mais possible. On peut imaginer aussi que des solutions alternatives ou nouvelles soient créées à ce sujet, et peuvent même venir de l’extérieur. Les réseaux d’influence, les exceptions et autres « passe-droit » existent bien  pour les plus riches, ils peuvent aussi servir aux plus pauvres ! De plus, internet offre de grandes possibilités de gratuité, tout du moins une fois qu’on y a accès.

Bien sûr, il est évident que de nombreux obstacles se dressent à mesure que l’on envisage la mise en place d’une telle expérience, mais en théorie rien ne s’oppose à sa faisabilité. Même en poussant plus loin le principe, et qu’il devenait susceptible de mettre en péril la position dominante du pouvoir, on peut quand même espérer le soutien de certains « ennemis idéologiques naturels » qui, en plus d’un soutien populaire, finiraient par croire réellement à une telle possibilité.

Si un jour une telle expérience venait à voir le jour (on a bien autorisé les phalanstères), la possibilité serait offerte à ceux qui le désirent de tenter une nouvelle manière de concevoir le monde, non plus à travers un échange, mais à travers un partage. Nous pourrions ainsi avoir un aperçu d’une vie différente, et quelques bribes de réponse à cette question, que je posais ailleurs : et si la gratuité, c’était possible ? L’imagination ne coûte rien, et le capitalisme ne serait pas immédiatement remis en cause. Ce serait juste une expérience, et si elle ne fonctionne pas, c’est qu’elle n’était pas la bonne. Nous y aurions appris quand même.

 

Caleb Irri

http://www.calebirri.unblog.fr

10 Réponses à “l’expérience de la gratuité”

  1. Betov dit :

    ça doit être dur « zéro réponses », même sur Agoraviandox !

    Pour te remettre, je te propose de faire un papier sur la sexualité maso des burka-nettes. ça, ça devrait leur plaire. ;)

  2. calebirri dit :

    @ Betov

    vous êtes taquin, mais ça va peut-être venir… et puis s’il n’y en avait pas, que cela veut-il dire : que l’article est mal écrit, que son sujet est mauvais, qu’il n’appelle pas de réaction, ou qu’il est mal positionné ?

    je vous trouve assez injuste avec agoravox, qui c’est vrai fait ses meilleurs audiences avec le genre d’articles que vous évoquez, mais qui permet tout de même (à mon sens) l’expression d’une pluralité de points de vues, et de sujets… après, est-ce ma faute si les lecteurs se fient plus au titre ou à la photo qu’au contenu?

    de plus, une grosse audience ne signifie pas pour autant une approbation massive…

  3. Betov dit :

    En l’occurrence, la bonne question serait sans doute plutôt « est-ce qu’une faible audience ne signifie pas une désapprobation massive ».

    L’idée de la gratuité a l’inconvénient (médiatique) d’être connue et appliquée… et de ne rien changer à rien. Les exemples ne manquent pas: Depuis quelques années, Linux est au point sur le « marché » grand publique. Quel effet sur le chiffre d’affaire de MicroSoft: Aucun. Les restos du coeur existe de depuis des années. Effet sur la pauvreté ? Pallier aux crimes de l’état, et donc les encourager. Le droit au logement a ses activistes. Résultat ? Diminution du parc de logements.

    Prôner la gratuité, c’est prôner la disparition de l’argent. Une chose qui sert aux échanges depuis le Néolithique. De plus, l’homme n’étant pas un animal raisonnable, c’est ouvrir la porte à la gabegie, et tout le monde sait ça, depuis les premières communautés surréalistes (« A chacun selon ses besoins » disaient-ils. « D’accord », répond je ne sais plus qui, « moi, je ne peux pas vivre sans une Rolls et un chauffeur ».

    Bien mieux serait de décrire les avantages de la burka, pour les pratiquants du sado-masochisme. Par exemple, les marques de coups de fouet ne risquent pas de se voir. :) Et puis, comme la femme marche derrière, il n’y a plus besoin de la traîner en laisse.

    ça, sur Avox, ça devrait faire un buzz, non ? :))

  4. Robert dit :

    Ce n’est pas que le sujet ne soit pas intéressant, le problème c’est le support. Un autre site plus fréquenté aurait été mieux.

    Il faut poster les liens de ton site un peu partout pour te faire connaître.

    Excellent sujet de réflexion.

  5. anfer dit :

    bonjour

    pour moi le sujet de la gratuité ,c’est un départ
    a le mérité de nous interroger sur notre propre avenir ,et, comment y arriver ?

    seul zéro ,tous ensemble et beaucoup de volonté
    nous pouvons préparer un nouvel avenir
    a bientôt

  6. El Padre dit :

    http://www.thevenusprojectdesign.com/

    Voilà qui reprend un peu ton idée mais à grande échelle…
    Le système de Jacques Fresco est crédible et semble plausible si quelqu’un (pays) lui en donnait les moyens.

  7. anfer dit :

    bonjour El Padre

    je suis allé sur ton lien, cela ne reflète pas mon idée de l’avenir ,je ne veux pas attendre
    que d’autres redécident encore de mon avenir,je veux y participer maintenant.

    pour moi il faut que ce soit nous(les invisibles,les silencieux ,les nons entendus,)
    qui construisions si nous en avons la volontés .

    Pour moi j’y suis prêt, je me donne 2 ans
    a bientôt
    ALORS et pour vous !

  8. anne jordan dit :

    salut , Caleb Irri !
    je lis depuis longtemps tes articles sur Avox ( que j’apprécie pour son espace de liberté ) et je viens de découvrir celui ci ; la gratuité est une des meilleures pistes dans le chaos ambiant ; nous , Jean et moi , pratiquons de puis quelques années déjà le refus des échanges marchands , pour simplifier . la difficulté , pour nous réside dans notre habitat , isolé , ( 35 habitants au km2 ! )
    donc , seuls ou presque ! la nécessité de créer des groupes , des phalanstères , si tu veux est pressante , mais illusoire dans cette société où lorsque les décroissants écrivent sur la gratuité , ils ne se posent même pas la question :  » qui va cultiver la terre ?  »
    pour te donner un exemple concret , nous sommes inscrits sur des sites alternatifs où nous proposons de puis deux ans l ‘ apprentissage de  » techniques  » de vie autonome comme , la fabrication de chaussures , l’apiculture , le tractage animal , l’ auto construction d’éoliennes ou d’ unités de biogaz etc …
    personne ne nous jamais contacté , mais , non loin d’ici , il ya une ferme qui propose des stages de permaculture à 450 euros les 5 jours , ils font le plein !

    • calebirri dit :

      @ Anne Jordan

      Bonjour, et merci pour votre commentaire, qui me permet de vous faire part d’un vague projet que je rumine depuis quelque temps : une sorte de manuel de survie, de « kit » du débrouillard qui serait amené à vivre sans argent mais qui ne veut pas retourner à l’âge de pierre. Et ce que vous proposez (apiculture, auto construction d’éoliennes ou autres) aurait sa place dans un tel « manuel ». Si vous êtes motivée par ce genre d’idées, n’hésitez pas à me le faire savoir, nous pourrions en discuter plus avant…

      Pour le reste, la situation que vous décrivez ne m’étonne pas. Avant que les hommes se rendent compte que le monde pourrait-être tout autre que celui qu’ils subissent aujourd’hui il se passera du temps, et sans doute les générations actuelles sont déjà perdues pour cette évolution. Mais que cela ne nous empêche pas d’avancer : nous ne travaillons pas pour nous mais pour nos descendants

  9. anne jordan dit :

    d’accord pour un manuel de ce type !
    ( je dis ça avec une restriction pratique : c’est Jean qui est le technicien de la famille et il répugnera à passer du temps à rédiger , écrire etc , tout simplement parce qu’on rentre dans la saison du travail au jardin !.. en revanche il vous dira que TOUT se trouve sur le net ; en effet en cherchant sur les sites destinés aux pays  » en développement  » on trouve , entre autres les techniques d’attelages pour mulets ou ânes , les biodigesteurs etc . seriez vous prêt à travailler à partir de ces liens que Jean retrouvera aisément ? et pour la partie théorique , je pense que vous avez toutes les compétences nécessaires !
    pour info , il existe un assez gros bouquin , de 1973 (!!!)  » SAVOIR SURVIVRE  » aux éditions Albin Michel , qui donne plein de  » recettes  » allant de l’élevage des poules à la tenue d’un verger , en passant par le yoga… et l’accouchement à domicile ; c’est très new age dans la présentation , mais aussi amusant et désespérant puisqu’il prouve qu’on n’a guère avancé en 40 ans !
    nous habitons en Bretagne , au cas où vos pas vous porteraient vers ces horizons …

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