l’hypothèse de la misère comme volonté politique

Posté par calebirri le 12 mars 2010

De nombreux économistes, philosophes, politiques, imaginent et préconisent diverses solutions susceptibles d’améliorer le sort des pauvres, en dénonçant avec force la politique conduite par nos chers dirigeants. Étonnés, parfois scandalisés par les conséquences de certaines réformes ou mesures entreprises, ils mettent souvent en garde contre celles-ci, qui à leurs yeux vont favoriser l’extension de la misère et permettre l’enrichissement de ceux qui sont déjà riches. Ces gens-là parlent d’erreurs politiques, d’aberrations économiques, d’absence de morale ou d’aveuglement, et s’instaure peu à peu une sorte de dialogue de sourds, dans lequel les uns ne comprennent pas qu’on puisse défendre certaines mesures, les autres qu’on puisse les critiquer.

La crise économique, que certains avaient prévu, est pourtant bien la conséquence des actions menées par les gouvernements qui, bien qu’ils s’en défendent, savaient bien eux-aussi qu’elle allait arriver. Et qui savent bien aussi comment la faire cesser : par plus de justice sociale, plus de taxes sur les riches, plus d’emplois dans les services publics, moins de spéculation, moins de privilèges, moins de corruption…

Cette dichotomie entre ce qu’il faudrait faire et ce qui est réellement fait entraîne une sorte de schizophrénie, qui définit la politique actuelle. Les gouvernements, qui font mine de travailler pour le bien du peuple et la baisse des inégalités, emploient un argent fou dans une communication qui serait ridicule si elle n’était pas scandaleuse : faire semblant de prendre les problèmes à bras le corps, alors qu’en réalité ils ne cherchent qu’à approfondir ces problèmes. Les preuves en sont le taux de chômage, les nombreux conflits sociaux, l’écart creusé entre la minorité qui s’enrichit et la majorité qui s’appauvrit.

Pourquoi cette erreur, ces erreurs ? à la lumière des conséquences de la gestion de cette crise économique, on devrait pouvoir dire sans hésiter que les mesures sont contre-productives du point de vue du discours officiel : les inégalités se creusent, il n’y a pas à revenir là-dessus.

Une fois ce constat établi, il faut donc aller plus loin dans la réflexion : pourquoi les gouvernement s’entêtent-t-ils dans leurs erreurs, en font-ils de nouvelles, et surtout nous tiennent-il toujours le même discours rassurant, malgré ce qu’ils savent aussi bien que nous ?

On serait tentés de répondre qu’ils sont pris à la gorge par le pouvoir financier, le capitalisme, ou la mondialisation, et que malheureusement ils n’ont pas le choix : il faut supprimer les services publics, renforcer les entreprises, revoir les budgets sociaux à la baisse…

Pourtant, et dans le même temps, on s’aperçoit que les banques, les assurances, les grandes multinationales (pharmacie, pétrole, armement…), tout ce que la terre compte de riches- et de « stratégique »- ne subit pas la crise. Au contraire même. On s’aperçoit par exemple que si l’âge des départs en retraites va être reculé pour la plupart,  en face, les privilèges de nos hommes politiques et autres « serviteurs de l’Etat » (on ne dit pas « serviteurs du peuple ») vont être maintenus.

Et si on ajoute à cette réalité les liens officiels qui existent, par l’intermédiaire des lobbies et autres associations plus ou moins « fraternels », entre le pouvoir politique et le pouvoir financier, il semble pourtant justifié de ne pas croire les discours nous promettant la « moralisation » d’un capitalisme qui arrange bien ces deux grands ensembles.

La question qui se pose ensuite est donc logiquement celle du but recherché par cette sorte d’alliance tacite qui existe entre le pouvoir financier et le pouvoir politique. Mise en rapport avec l’augmentation des inégalités et la précarisation des masses, l’explication la plus plausible est celle d’une volonté réelle de nos dirigeants d’aboutir au terme d’un processus de divisions, d’appauvrissement, à la mise en place d’un rapport de force, d’une tension vive entre le peuple vis à vis de ses dirigeants. Cela peut paraître effectivement incroyable, ou totalement dénué de sens étant donné les règles démocratiques régissant nos belles contrées, mais permet d’expliquer de manière plus logique les réformes qui sont mises en place actuellement.

Après avoir émis cette hypothèse, il est soudain plus facile de comprendre le décalage qui existe entre les discours et les actes de nos chers dirigeants : ce que les contradicteurs que j’évoquais au début de cet article prennent pour des erreurs n’en sont pas, car il existe une finalité à tout ceci, et le renforcement de la misère des peuples n’est qu’un moyen de parvenir à celle-ci.

Regardons maintenant les effets des réformes qui ont été conduites par le gouvernement, et nous en comprendrons mieux l’objectif :

  • mise au pas de la justice, qui ne pourra à terme ni défendre les « petits », ni attaquer les « grands »
  • renforcement de la sécurité,  qui se traduit par une mise en place de la surveillance et du contrôle
  • modification des règles du travail, qui nuit essentiellement aux salariés et aux précaires
  • privatisation des services publics, qui conduit peu à peu à l’abandon du rôle de protection sociale théoriquement dévolu à l’Etat
  • protection des droits d’auteurs et des mineurs sur internet, qui engendre la possibilité d’éradiquer le dernier bastion de la contestation
  • définition de l’identité nationale, qui n’aboutit qu’à la fragilisation des communautés ainsi stigmatisées – sabotage de l’éducation, afin d’abrutir les consciences des générations futures
  • main-mise sur les médias, à la solde des financiers, ou du pouvoir, afin de diriger l’opinion publique

On le voit bien à travers ces quelques exemples, les effets de ces lois soi-disant adoptées dans le but de protéger les plus faibles, ou d’assurer la sécurité dans notre pays, sont à l’inverse du but qu’elles sont censées atteindre : la sécurité s’effrite malgré les caméras de surveillance et les centres de rétention, le chômage continue d’augmenter, la misère se fait partout plus sensible.

On serait tentés alors de se demander quel intérêt le gouvernement peut avoir à favoriser cette misère, et de faire se tendre les relations sociales, et même pourquoi, si tel était le cas, nos règles démocratiques ne nous permettraient pas de faire cesser tout cela… mais la réponse est tout aussi évidente.

La démocratie n’est déjà plus qu’un souvenir, ou est en passe de le devenir. Le gouvernement ne cherche pas à régler la violence avec ses 900 000 gardes à vue, ni à assurer la sécurité avec ces milliers de caméras. Il ne cherche pas non plus à renvoyer chez eux des immigrés illégaux qui commencent à comprendre que la France n’est plus le paradis dont ils rêvaient. En réalité, il cherche à créer le climat de tension, à travers la misère, nécessaire pour rendre utile, dans quelque temps, les mesures qu’il est en train de prendre…tout en assurant à ces partenaires financiers la possibilité de se partager les fruits de leur mise en place. Si les entreprises de fabrication d’armes augmentent leur chiffre d’affaire de manière considérable (avec l’argent du grand emprunt), c’est bien pour, le moment venu, être en mesure de remettre en ordre ce qu’on a préalablement dérangé.

Car face à un monde qui commence peu à peu à comprendre, par le biais des communications comme internet, qu’on le roule dans la farine depuis tant de temps, il fallait bien agir. En appauvrissant les masses, en les divisant de la manière qui est actuellement employée, il se peut que d’ici quelque temps elles aient le désir de se révolter, et c’est à ce moment que les réformes menées aujourd’hui seront utiles : les caméras, les centres de rétention, le passeport biométrique, la puce RFID, tout cela n’est pas pour aujourd’hui mais pour demain. D’ailleurs, il n’est pas innocent que notre président annonce une « pause dans les réformes » au cours de l’année 2011 : au moment où il sera déterminant de faire les « bonnes » réformes, la machine sera déjà mise en place.

Ainsi, lorsque le système capitaliste s’effondrera pour de bon, toutes les mesures pour en établir un nouveau seront déjà prises, et permettront à nos dirigeants de conserver leur pouvoir…

En utilisant cette hypothèse, tout devient à la fois plus logique, et surtout plus clair…mais ce n’est qu’une hypothèse !

 

Caleb Irri

http://calebirri.unblog.fr

4 Réponses à “l’hypothèse de la misère comme volonté politique”

  1. Betov dit :

    L’hypothèse d’une direction délibérément choisie débouche sur le conspirationnisme. Pour qu’il y ait conspiration, il faut qu’il y ait des conspirateurs. Or, il se trouve que les conspirateurs connus (pas d’exemples parce que je n’ai pas les moyens financiers de soutenir un procès pour diffamation), sont bien trop fous et bien trop divers pour constituer un groupe organisé.

    Penser qu’un Sarkosi est capable de plans diaboliques, alors que les exemples du « tout-n’importe-quoi-et-son-contraire » s’accumulent, serait lui faire bien trop d’honneur. Tout me semble montrer qu’il ne s’agit pas d’une conspiration organisée, mais d’une multitude de conspirations qui vont, naturellement, dans le même sens.

    Pourquoi les tendances négatives s’orientent-elles naturellement ? Parce qu’il est plus facile de descendre que de monter. Parce que la dominance sociale, comme la violence, est au coeurs des individus. Parce que le désir de puissance ne connaît pas la limite.

    Le problème est anthropologique et, à l’évidence, ce ne sont pas les anthropologues qui vont en fournir la solution. Il aurait été très facile de remédier aux perversions sociales. Il suffisait qu’un parti politique propose une simple loi criminalisant l’excès de fortune pour en finir avec la dominance sociale. Frédéric Lordon donnait un bon exemple avec son histoire du type qui crée une activité de vente de papillons, mais, malheureusement, sans aller au bout du raisonnement. Si un individu développe une activité, en admettant qu’il soit à la fois très compétent, travailleur, et avare comme un pou, on peut imaginer que sa fortune croisse jusqu’à un certain niveau (que j’évalue, personnellement, autour de 5 millions d’euros). Il n’est pas possible de faire beaucoup plus sans faire travailler autrui, c’est-à-dire, sans tirer des revenus du travail des autres. Or, tirer des revenus du travail d’autrui, ça s’appelle… du vol. Il est, d’autre part, manifeste, que celui qui possède légalement des milliards, est mis légalement en situation de nuire à la société.

    C’est le fait que les fortunes personnelles ne soient pas plafonnées par la loi qui crée tous les autres désordres et les fait paraître organisés. Tant qu’une majorité de citoyens suivront le foot à la télé, on ne peut rien attendre d’autre que la fin naturelle de l’histoire.

  2. calebirri dit :

    @ Betov

    bonjour,

    tout d’abord, il y a forcément chez nos élites ce que vous appelez « une direction délibérément choisie », cela s’appelle mener une politique (le célèbre « gouverner c’est prévoir »).

    ensuite, il n’est pas seulement question du président. c’est sans doute un homme intelligent, mais ce serait effectivement lui faire trop d’honneur que de le croire capable de tout ce qui se trame « là-haut ». comme avec le président Bush aux Etats-unis, on sait bien qu’il n’était que la « marionnette » de la politique menée là-bas.

    pour le reste, à vrai dire je ne crois à aucune solution capitaliste, comme vous pouvez le constater en me lisant par ailleurs…

    et pour la fin de votre commentaire, je serais tenté de rayer carrément les mots « le foot à » !!

  3. TARTAR dit :

    Autrement dit Naomi Klein est sur la piste de la dominance à travers la stratégie de la peur ou du chaos.
    Je suis favorable à cette thèse.
    Les gouvernants sentent que le Peuple pourrait s’en prendre à eux.
    Ils organisent la guerre civile qui autorisera des mesures d’exception.
    Il vaut mieux pour eux que les banlieues s’entretuent que de les voir surgir dans le 16°.
    C’est une excellente astuce mais elle remonte à 50 ans d’apparentes inepties de politique migratoire…à moins que conspiration il n’y ait ?
    Nous devons donc lutter sur deux fronts et c’est bien le piège.
    Contre des français malgré (CPF) eux qui ne souhaitent que le chaos et contre la classe politico-financière qui fait tout y compris le pire pour conserver ses prérogatives ..

  4. Betov dit :

    Moi non plus, Caleb, « je ne crois à aucune solution capitaliste », pour la bonne raison que je ne crois pas qu’il y ait de problème capitaliste. Tous les systèmes sociaux, y compris les plus absurdes, sont viables, à la simple condition d’avoir des garde-fous. En fait, pour tous les systèmes, c’est toujours du seul et même garde-fous qu’il s’agit.

    Je lisais hier un article sur le Code d’Hammurabi, qui m’a incité à relire l’intégralité de ce code, intrigué par la phrase « faire en sorte que le fort n’opprime pas le faible », que je n’avais pas mémoire d’avoir lu. Après lecture, en effet, cette phrase ne semble figurer nulle part. Peut-être s’agit-il d’un titre non repris dans le corps du texte.

    Toujours est-il que cette idée, de fait très mal à sa place dans le code d’Hammurabi, puisqu’il s’appliquerait à une société barbare, dont la dominance sociale féroce ne fait aucun doute, montre bien (justement à cause de cette situation), que le problème et sa solution sont en place depuis des millénaires, en fait, depuis le début du néolithique.

    On peut se masturber sur l’interdiction des positions nues sur les CDS, et autres plaisanteries aussi longtemps que l’on voudra. Tant qu’on ne criminalisera pas l’excès de richesse relative (source de l’oppression du fort sur le faible), la seule issue concevable à l’humanité restera son éradication, ou, pire, mille fois pire, son américanisation totale. Une société de morts-vivants, en quelque sorte.

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