la contestation comme soumission

Grève chez Philips, chez Total, dans les aéroports, dans les écoles, pour les retraites… tout cela en ordre dispersé, et aussi pour des prunes. Alors qu’on aurait pu imaginer un rassemblement dans les luttes, que beaucoup souhaitent par ailleurs, les syndicats jouent une fois de plus le rôle du « saboteur », en empêchant par leurs volontés contradictoires de mener quoi que ce soit d’organisé, de massif, de constructif.

Le constat est affligeant : l’unité syndicale ne se fait jamais, et les intérêts propres à chaque mouvement nuisent chaque fois aux intérêts collectifs. Le cas de la grève chez Total est symbolique. Quasiment parvenus à renverser le rapport de force entre les autorités et les salariés avec la pénurie annoncée, le gouvernement à réussi, à travers la médiation entre la direction de Total et les syndicats, à retourner la situation en sa faveur ; montrant bien à quel point d’une part les syndicats « roulent » implicitement pour le gouvernement, et d’une autre que les salariés eux-mêmes se fichent bien du sort des autres, chacun prêchant pour sa paroisse. Une fois obtenues les garanties réclamées, c’est bien vite que le sort des salariés de Dunkerque a été scellé : tant pis pour eux !

Mais il ne faut pas trop tirer sur les syndicats, car ils ne sont pas les seuls responsables, pas plus d’ailleurs que les salariés eux-mêmes. On les comprend aisément. Que peuvent ils réclamer d’autre que le sursis ?
En imaginant le pays paralysé par la pénurie d’essence, avec comme exigence par exemple une augmentation de salaires de 10% ou la garantie de la pérennité de leur entreprise sur 30 ans, on aurait vite envoyé l’armée pour régler tout ça ! les exigences de syndicats sont donc bien plus raisonnables, car elles tiennent compte du contexte économique difficile, et sont contraintes à ne pas réclamer plus qu’il n’est possible. Les salariés également.

Ce qui est le plus terrible, c’est de voir qu’inconsciemment, les individus, tous bords politiques confondus, en sont réduits à ne pas exiger l’impossible, car ils savent au fond d’eux-mêmes qu’ils ont déjà perdu la bataille.
Les garanties accordées par Total ne sont que provisoires, et seront remises en cause par n’importe quel moyen (légal bien sûr, il suffit de quelques petites lignes ajoutées ici ou là, ou d’un décret bienvenu…) dès que le besoin s’en fera sentir. Tout le monde le sait bien, et pourtant on s’en contente. Philips gagne un sursis de quelques semaines, et c’est comme une victoire ! les jours de grève remboursés ? on en remercierait presque le patron et l’Etat avec !

Le rapport de forces est définitivement à l’avantage des puissants, qui ont réussi jusqu’à convaincre les faibles de leur faiblesse. Les exemples récents signifient bien la nullité de la contestation. Plus personne ne croit au pouvoir des syndicats, ni en le leur propre: la contestation telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui n’est que résultat de la soumission inconsciente au système. L’argent est encore une fois le moteur de la division entre les faibles eux-mêmes, car il suffit d’en donner un peu à l’un sans en donner à l’autre pour que les liens soient rompus. Au lieu de refuser les garanties pour exiger, par exemple, la continuité de l’activité, sous une forme ou sous une autre, à Dunkerque, ils préfèrent croire qu’ils se protègent en lâchant les autres, et en faisant semblant de croire que les garanties déjà apportées aux salariés de Dunkerque seront tenues.

Comment réaliser l’unité dans ces cas-là ? même la grève générale n’est pas envisagée, et ce malgré toutes les revendications dans presque tous les corps de métiers (à part la finance bien sûr !)… personne n’y croit plus. regardez le résultat de la grève générale en Grèce : même conscients de la force de l’unité, ni syndicats ni citoyens ne sont capables de se projeter dans un mouvement revendicatif commun : celui de vivre mieux.

La grande différence avec les temps passés, c’est qu’à l’époque des grandes grèves qui ont tant fait pour la protection sociale, les citoyens croyaient, à juste titre, en la possibilité d’améliorer leur sort de manière démocratique…et capitaliste. Ils voulaient plus d’argent pour vivre mieux, et ont réussi à l’obtenir. mais aujourd’hui, la situation est différente : on ne croit plus ni à la politique, ni à la démocratie, ni au capitalisme. Aujourd’hui on sait que même si on nous promet tout, l’avenir nous entraîne sur une pente glissante qu’on ne pourra pas remonter. Même si tous s’organisaient pour exiger plus de fonctionnaires, plus de salaire, plus de sécurité sociale, plus d’emplois, le gouvernement n’aurait pour seule réponse que le montant de la dette publique à nous opposer… alors à quoi bon ? mieux vaut, a priori, prendre ce que l’on peut maintenant, et tant pis pour les autres. Cette manière de penser est bien la conséquence de l’acceptation idéologique du capitalisme. Tous ceux qui luttent, à travers les syndicats comme les associations, et jusqu’aux salariés eux-mêmes, peuvent se dire « socialistes », ou simplement de gauche… mais en réalité, ils sont tout simplement capitalistes, et leur seul but est de continuer à participer au fonctionnement de ce système en espérant, comme tout trader ou homme d’affaires de droite, en essayant coûte que coûte de faire du profit, de gagner plus d’argent.

Voilà le véritable problème de la lutte aujourd’hui. Si hier les pauvres se battaient pour obtenir une place au sein de la machine capitaliste, maintenant ils désirent sinon en obtenir une meilleure  au sein de celle-ci, au moins préserver les quelques acquis qu’ils possèdent encore.

J’en veux pour preuve la malignité du gouvernement dans ses réformes, qui a bien compris comment fonctionnaient les « gauchistes » d’aujourd’hui : en supprimant les « privilèges » de certains fonctionnaires par exemple, ils savent que ces derniers seront stigmatisés par le reste des salariés qui, eux, ne disposent pas de ces privilèges. Le jour où une loi sera votée en ce sens, on imagine bien que les salariés du privé ne manifesteront pas aux côtés des salariés du public pour les aider à conserver ces privilèges…. perdre des journées de salaire pour ces « nantis », et puis quoi encore ? nous sommes de gauche, nous !…et ainsi de suite jusqu’à la disparition totale de tous les acquis sociaux, branche par branche… au lieu de revendiquer, eux aussi, les mêmes privilèges (ils savent que ce n’est pas possible), ils préfèreront, par un réflexe tout mathématique, laisser tomber ceux des autres.

L’unité dans la lutte, qu’elle soit syndicale ou non, ne peut être ni réalisée ni utile tant que les individus réfléchiront individuellement, et pour le moindre mal. Elle ne pourra l’être que lorsque leurs rêves capitalistes se seront définitivement écroulés, et qu’ils rêveront d’autre chose.

Elle ne pourra être réalisée que lorsque le peuple aura vraiment compris que le monde fonctionne ainsi non pas malgré eux, mais à cause d’eux. Lorsqu’il aura compris que l’ennemi du pauvre n’est pas l’autre pauvre mais celui qui l’a conduit à la pauvreté. Alors le peuple pourra s’unir contre celui qui en est responsable : le capitalisme. Il ira alors demander des comptes aux banques, aux gouvernants, à tous ceux qui organisent et protègent leur pouvoir par le biais de l’argent qu’ils prennent et qu’ils donnent en alimentant celui-ci. Sur notre dos. En attendant, il nous faut nous soumettre…ou nous remettre à rêver.

 

Caleb Irri

http://www.calebirri.unblog.fr

Une réponse à “la contestation comme soumission”

  1. gauchedecombat Dit :

    bon billet, bonne analyse des rapports de force… Effectivement, le spectacle auquel nous assistons est un nivellement par le bas, plutôt que par le haut. on aurait pu choisir d’appliquer les soi-disant privilèges des fonctionnaires au privé, plutôt que de les stigmatiser. cela s’appelle une politique de gauche.

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