tribune de Sarkozy : explication de texte

Posté par calebirri le 11 décembre 2009

Il y a quelques jours, monsieur Sarkozy faisait publier dans Le Monde une tribune concernant l’identité nationale. Fortement intéressé par ses propos, je me suis donc penché sur ce texte et, après plusieurs relectures, j’eus la désagréable impression de me sentir aussi vide après qu’avant d’en avoir pris connaissance. Cependant, il en restait comme un arrière goût assez désagréable, et la sensation que ce texte s’était vu contraint de force à rentrer dans un cadre ne correspondant pas à la verve qui fait de Sarkozy un très bon orateur (malgré ce que je pense de ses oraisons).

Car ce texte n’est pourtant pas innocent, et malgré son apparente banalité bien-pensante, il finit quand même par me permettre de trouver ce que j’étais venu y chercher : la double-pensée.

Tout d’abord, il faut se remémorer la définition de la double-pensée telle que la définit George Orwell : “Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer”.

 

Dans la première partie de cette tribune, le président évoque le problème du référendum, qui selon lui sur un problème complexe ne peut se satisfaire d’une réponse tranchée par un « oui » ou par un « non ». pour nous affirmer plus loin que la France (au sujet de l’Europe) a réussi, grâce à la faculté de compréhension de son gouvernement, à réconcilier les partisans et  les opposants à ce projet ; sans même faire mine de se souvenir que du référendum, en France en tout cas, on ne reparla plus… Qu’est-ce à dire ? que le référendum ne veut rien dire, ou qu’il est inutile ? car si l’on en croit les passages suivants, il ne faudrait pas non plus négliger le résultat du référendum suisse concernant les minarets ; et ce malgré tout ce qu’il dit auparavant des référendums. Pourquoi ? car la Suisse est une vieille démocratie, pardi ! pas la France ? la belle double-pensée que voilà, n’est-il pas ?

Ensuite, le président défend le référendum suisse en le prenant comme représentatif de ce que « ressentent tant de peuples en Europe ». en se défendant bien sûr d’une quelconque intolérance. Pour quelques lignes plus loin carrément employer le terme de « dénaturés » à propos du cadre de vie, du mode de pensée et des relations sociales. Mais qu’est-ce qui dénature au juste, ces braves européens dont l’accueil et la tolérance sont culturels et naturels ? le passage  (« Les peuples d’Europe sont accueillants, sont tolérants, c’est dans leur nature et dans leur culture. Mais ils ne veulent pas que leur cadre de vie, leur mode de pensée et de relations sociales soient dénaturés ») ne nous le dit pas. Mais le lien avec l’identité est fait juste après (« Et le sentiment de perdre son identité peut être une cause de profonde souffrance. La mondialisation contribue à aviver ce sentiment. ») : en gros, c’est la mondialisation qui fait perdre son identité à nos braves européens. Mais c’est quoi l’identité européenne ? justement, la tolérance et l’accueil !

En gros, si j’anticipe un peu, les étrangers, avec leurs minarets, risquent de nous faire perdre notre identité, qui est celle de l’accueil et de la tolérance ! ! on pourrait presque en rire si cela s’arrêtait ici.

Mais ce n’est malheureusement pas terminé : voilà qu’arrive l’opposition de la nation face au communautarisme. Et par quel détour :  la mondialisation ! cette mondialisation tant louée pour le rapprochement des peuples qu’elle favorisait il y a quelques années à peine, se voit aujourd’hui responsable du besoin d’un retour à des repères… à une identité donc. Mais attention, il y a identité et identité : la République oui, la tribu non. Les mots ne sont pas innocents, et le jugement de valeur tombe sous le sens. Pour ceux qui croyaient se trouver vivre en communauté, il faudra qu’ils apprennent la différence avec la Nation : la voilà enfin notre identité « nationale » !

« L’identité nationale c’est l’antidote au tribalisme et au communautarisme ». il y a le bien, et le mal dans cette seule phrase. Et après avoir énoncé la « menace » que constituent ces deux notions, le texte se dirige peu à peu vers sa cible annoncée, l’étranger, à travers le terme bien choisi de « métissage ». en établissant la distinction entre le « métissage » et le « communautarisme », le président commence à définir clairement ce qui fait « l’identité nationale », et surtout ce qui ne la fait pas.  A travers deux belles phrases vides de sens (« Le métissage c’est la volonté de vivre ensemble. Le communautarisme c’est le choix de vivre séparément »), on voit clairement apparaître à nouveau la double-pensée : le communautarisme c’est le choix de vivre séparément ; communautarisme, racine étymologique « commun », ensemble, le contraire de « séparément ».

 

Et nous glissons ensuite directement dans le rapport à l’immigration, avec « celui qui accueille » et « celui qui arrive ». celui qui accueille « offre », « partage », tandis que celui qui arrive doit avoir « la volonté », « sans brutalité », de s’inscrire dans ce métissage. C’est lui qui doit se faire transformer par le métissage, et non pas « l’identité nationale » qui doit se transformer pour accueillir l’étranger : la messe est dite.
Enfin presque, car ce n’est pas encore terminé. Car le véritable ennemi de l’identité nationale n’est pas encore clairement établi : c’est le musulman. Encore avide de double-pensée, le président semble bien entendu défendre la liberté de culte de chacun, et met en avant « sa bonne foi » (« Lorsque j’étais ministre de l’intérieur, j’ai créé le Conseil français du culte musulman (CFCM) pour que la religion musulmane soit mise sur un pied d’égalité avec toutes les autres grandes religions »).
En évoquant le respect mutuel entre ceux qui accueillent et ceux qui arrivent, on s’aperçoit que le service minimum suffit pour ceux qui accueillent, tandis que la liste s’allonge pour ceux qui arrivent. En dehors de leur foi, il semble que les étrangers soient priés de laisser au vestiaire tout ou partie de leur culture originelle, sous peine de mettre en péril cette identité précédemment définie.

Les musulmans sont finalement bien « cette sourde menace » qui fait peur à toute l’Europe (et à la France en particulier) car les menaces sont claires : « tout ce qui pourrait apparaître comme un défi lancé à cet héritage et à ces valeurs condamnerait à l’échec l’instauration si nécessaire d’un islam de France ». Car la France est une civilisation chrétienne, et républicaine, et apparemment l’Islam s’oppose à ces deux notions, qui semblent aller de pair ; enfin si l’on ajoute encore une couche de double-pensée, en faisant fi des nombreux (et historiques) métissages qui ont fait l’Europe depuis des siècles.

Pour finir, la dernière phrase de ce texte est un défi au bon sens, en voulant établir en même temps la liberté d’opinion et la restriction de cette liberté, en la fondant sur la discrétion, qui se trouverait être apparemment définie par l’absence de provocation.

En définitive une incroyable ineptie, parée de toutes les techniques verbales et syntaxiques les plus grossières, et qui passe malgré tout presque inaperçue : dommage.

 

 

Caleb Irri

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